L’agro-écologie est-elle une pièce maitresse pour le développement agricole haïtien ?

La sécurité alimentaire reste encore une préoccupation essentielle de très nombreuses familles en Haïti. Si ce vocable recouvre la sécurité sanitaire des aliments dans maints pays du Nord, il n’en est pas encore de même dans notre pays où les familles les plus pauvres sont davantage préoccupées par l’acquisition des calories, protéines et lipides alimentaires, qui leur sont nécessaires pour ne pas avoir faim ni souffrir de malnutrition. La consommation nationale pour des produits tels que le riz, les oeufs et la viande de volailles est couverte à 80% par les importations. Pour les produits laitiers, la couverture est de 65%. Ceci dit, Haïti devient de plus en plus vulnérable à la hausse des prix sur les marchés internationaux. Si le commerce international encourage une spécialisation très exclusive d’un petit nombre de production, la mise au point de variétés améliorées s’est, elle aussi, concentrée sur une étroite gamme de céréales et d’animaux, ce qui menace d’extinction les variétés négligées, en dépit de leur inestimable contribution au pool génétique et de leur rôle dans notre économie.

 Le dérèglement climatique et l’injustice de la faim exigent de trouver et d’investir rapidement dans un modèle agricole réellement durable. L’agro-écologie désigne la discipline scientifique consistant à appliquer des concepts et des principes écologiques à la conception et à la gestion d’une agriculture durable. Pour être plus durable, le développement agricole haïtien a surtout besoin de recherches à la fois plus fondamentales et plus respectueuses des innovations paysannes. L’agriculture et l’alimentation ont une empreinte et sont intimement liées à nombre de défis majeurs que devra relever notre société: la crise alimentaire, le dérèglement climatique, l’érosion des ressources génétiques, la perte de diversité culturelle… L’une des causes les plus insidieuses de la crise alimentaire actuelle est l’uniformisation des habitudes alimentaires dans le monde entier. En 1986, avec la réouverture des ports et la baisse des droits de douane, les prix à la consommation baissent au désavantage de la production nationale. De nos jours, l’État n’a plus le contrôle de l’agroalimentaire et de la consommation (FAO 1995) et il devient très difficile de maîtriser le secteur informel.

 L’agro-écologie, une solution pour la souveraineté alimentaire en Haïti

On croit souvent que les méthodes dites « alternatives » ou agroécologiques sont nécessairement moins productives que dans les systèmes conventionnels à haut niveau d’intrants, mais ces idées reçues ne sont pas fondées. Les agriculteurs qui ont adopté des méthodes agroécologiques ont des rendements équivalents et parfois plus élevés par unité de surface que ceux qui utilisent des méthodes conventionnelles, et ceci dans plusieurs régions du monde, même si la recherche sur les cultures et les agro-écosystèmes a encore des défis à relever. L’étude publiée en anglais, intitulée From the Roots Up : how agro-ecology can feed Africa, donne une série d’exemples concrets de projets agro-écologique en Tanzanie, au Cameroun, en Ouganda et en Ethiopie. Elle souligne que l’agro-écologie va bien au-delà des principes de l’agriculture durable, mais qu’elle s’intéresse également aux aspects politiques, économiques et sociaux de la production alimentaire. From the Roots Up démontre que l’agro-écologie peut augmenter la production, diminuer les inégalités de genre, augmenter les opportunités d’emploi, augmenter la biodiversité agricole, améliorer la santé et réduire le dérèglement climatique. Ces techniques font également diminuer le recours aux engrais, gros contributeurs des gaz à effet de serre agricoles, et ont un rôle à jouer dans la réduction globale du dérèglement climatique, note encore le rapport.

 Comment améliorer la sécurité de la chaîne de valeur pour les petits producteurs et s’assurer qu’ils obtiennent une grande partie de la valeur ajoutée générée dans la chaîne de commercialisation et une partie équitable du prix final ? La gestion des disparités dans les chaînes de valeurs est un défi qui se pose avec acuité et qui interpelle tout un chacun. L’efficacité des chaînes de valeur, qu’elles soient nationales, régionales ou locales, profite rarement aux agriculteurs familiaux et aux autres petits producteurs qui subissent la loi du marché. Un assainissement de l’environnement des chaînes de valeur, à travers des politiques adaptées, s’avère, dès lors, impératif pour corriger les déséquilibres et donner plus de chances aux maillons les plus faibles de tirer plus d’avantages et de revenus de leurs activités. Quoique des piliers importants des systèmes de production, les petits producteurs sont souvent des participants marginaux dans les chaînes de valeur. Le déficit organisationnel, les rapports de force en faveur de puissants acteurs ainsi que l’absence d’information sur les marchés constituent de sérieux handicaps qui limitent la valeur ajoutée qu’ils tirent de leur participation aux marchés. L’interventionnisme des pouvoirs publics à travers des politiques adaptées et une régulation du marché pourraient aider à assurer la responsabilité sociale permettant une distribution équitable de la valeur ajoutée dégagée dans les chaînes de valeur.

Nourrir nos villes avec une agriculture familiale durable

 Les petites exploitations familiales jouent un rôle considérable dans les systèmes de production de notre pays. Présentes et très actives dans des secteurs aussi variés que l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’artisanat, le commerce, etc., ces petites exploitations familiales reposent généralement sur des systèmes économiques combinant une production destinée à l’autoconsommation et celle orientée vers les marchés. La croissance de la demande en produits divers, induite par la croissance démographique, l’explosion urbaine et la hausse du pouvoir d’achat, a contribué à renforcer la part de la production destinée aux marchés locaux, régionaux, nationaux, voire internationaux. L’implication croissante dans le fonctionnement des marchés a considérablement renforcé le rôle des petits producteurs agricoles dans les chaînes de valeurs.

Malheureusement, dans bien des cas, l’isolement dans lequel sont confinés les petits producteurs milite rarement en faveur d’une bonne compréhension de la structure et du fonctionnement des marchés. Le déficit organisationnel et le manque d’information sur les prix constituent de lourds handicaps pouvant compromettre leurs chances de tirer un meilleur parti de leur participation aux marchés. Nos petits producteurs sont confrontés à des handicaps majeurs qui limitent, à des niveaux très bas, la valeur ajoutée tirée des chaînes de valeur. Parmi ces handicaps, figure, au premier rang, le déficit organisationnel qui oblige certains acteurs à agir seul dans un marché où les lois sont dictées par les plus forts. Dès lors, comment améliorer la sécurité de la chaîne pour les petits producteurs et s’assurer qu’ils obtiennent une grande partie de la valeur ajoutée générée dans la chaîne de commercialisation et une partie équitable du prix final ? Les acteurs de la chaine de valeur qui voudraient tirer leur épingle du jeu commerciale local, national et/ou international, doivent dès lors, s’assurer que les produits qu’ils mettent sur le marché sont de bonne qualité et respectent les standards mis en place par la communauté internationale.

 Une intervention sur les chaine de valeur profitable à nos petits paysans consiste en des approches les intégrant dans ces chaînes avec comme objectif d’augmenter leurs revenus, d’abord par l’amélioration des prix au producteur (politique de prix) et la prise en compte de manière coordonnée des contraintes.

Mettre en place et alimenter un fonds haïtien pour le développement de l’agroécologie

 La pauvreté est beaucoup plus présente dans nos zones rurales. En effet, les données officielles illustrent mieux le niveau de vulnérabilité et de pauvreté auquel nos paysans en milieu rural sont soumis. Selon les statistiques, au moins 60% des haïtiens, jusqu’en 2008, vivaient en milieu rural. La grande majorité pratique une agriculture de subsistance sur de petites parcelles. Dans ces zones, parfois enclavées, la pauvreté se ressent durablement sur les jeunes et les femmes. Le revenu moyen par habitant d’un haïtien s’élève à 480$, soit sept fois inférieur à la moyenne de l’Amérique Latine et des Caraïbes, alors que le revenu moyen de la majorité de la population (principalement rurale) ne dépasse pas 100$/an. En milieu rural, si le taux de chômage est plus faible, le sous-emploi de la force de travail est considérable. La grande majorité des producteurs agricoles sont pluriactifs et l’agriculture ne représente qu’entre 50 % et 60 % du revenu des ménages. L’incidence de la pauvreté est plus forte en milieu rural qu’en ville. Dans ce contexte, l’enjeu majeur pour l’administration actuelle sera de créer rapidement et massivement des emplois en milieu urbain afin de générer de revenus.

 Lorsque les politiques interrompent des programmes d’extension et d’éducation agricoles, sous prétexte de leur coût et de leur inefficacité, ils privent en fait la majorité de la population de la possibilité d’augmenter leur revenu. Un accroissement de l’autonomie et du développement du marché reste nécessaire:

. pour aider les fermiers à augmenter leur pouvoir d’achat

. pour les protéger des fluctuations du prix des matières alimentaires et des variations écologiques (sécheresse, pluies abondantes, températures extrêmes).

 Jean-Rusnel ETIENNE, Agronome,

 spécialiste de l’agroécologie et de l’agriculture familiale

 etiennerusnel@gmail.com

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