L’agroécologie, une alternative prometteuse en Haïti ?

Quelle agriculture pour demain ?

Haïti, où l’on tente aujourd’hui de relancer une nouvelle « Révolution verte », importe près de 99 % de ses engrais chimiques, et une plus forte proportion encore des minéraux qui sont destinés à fertiliser les sols : c’est une base fragile sur laquelle bâtir une prétendue « sécurité alimentaire ». Ainsi, les paysans ont besoin de cultures plus diversifiées et de pratiques agricoles permettant de continuer à produire – ou même de produire plus – dans notre condition climatologique. Pour les petits agriculteurs d’un point de vue économique et alimentaire, l’agroécologie est un moyen de générer une production à la fois plus importante, mais affichant aussi une plus grande diversité de produits de qualité, alimentaires, et médicinaux, à la fois pour la consommation familiale et pour la vente.

L’agroécologie conçoit l’agriculture non pas comme un processus qui transforme des intrants (engrais et pesticides) en productions agricoles, mais plutôt comme un cycle, où le déchet qui est produit sert d’intrant, où les animaux et les légumineuses servent à fertiliser les sols, où même les « mauvaises herbes » remplissent des fonctions utiles. L’agriculteur génère les revenus pour subvenir à ses propres besoins, il contribue à la souveraineté alimentaire et à l’amélioration de la santé de sa propre famille et des populations qu’il approvisionne. Les résultats se mesurent en particulier en termes de qualité nutritionnelle, sanitaire et environnementale des produits, ils se mesurent en termes de préservation du potentiel de production. Tout est ici question d’équilibre entre l’homme, ses activités agricoles et la nature.

Comment concilier population grandissante et préservation de l’environnement et du climat ?

Depuis plusieurs décennies, Haïti fait face à de sérieux problèmes conduisant à la dégradation accélérée de son environnement, de son espace rural et de ses ressources naturelles. Les conditions économiques particulièrement précaires dans lesquelles vivote le peuple haïtien expliquent de prime abord cette dégradation rapide du pays (Smolikowski, 1993). La grande pauvreté de la population liée à la pression démographique et le besoin de se loger forcent les ménages à sacrifier les ressources naturelles, à faire pression sur le sol, en défrichant de plus en plus les espaces boisés. Les terres agricoles se trouvent donc de plus en plus réduites et menacées. Ainsi, l’arbre devient une alternative pour l’amélioration des revenus. Cependant, le système de cultures intercalaires (SCI) n’a jamais bénéficié d’une telle promotion auprès des agriculteurs. Plusieurs d’entre eux ne connaissent pas les caractéristiques d’une telle pratique, alors que d’autres doutent sérieusement des avantages à retirer d’un tel projet.

Où qu’il se trouve et, quelle que soit la taille de son exploitation, l’agriculteur a une préoccupation première : valoriser sa production. L’agroécologie repose sur un ensemble de pratiques agricoles au service de cette valorisation. Les pratiques agroécologiques combinent ainsi des réponses d’ordre technique permettant de concilier productivité, faible pression sur l’environnement et gestion durable des ressources naturelles. Les systèmes de culture intercalaire, les grands oubliés des politiques gouvernementales haïtiennes, sont parmi les plus adaptés pour offrir des solutions aux enjeux omniprésents dans les secteurs agricoles et forestiers, tels que la diversification des revenus et des productions, l’accès aux innovations techniques et scientifiques, ainsi que l’adaptation aux pressions communautaires. Les expériences chinoises ont démontré que la production d’une parcelle est optimisée lorsque de faibles densités d’arbres sont intégrées à l’exploitation (Dupraz, 2011). La production est donc doublée, ce qui est un avantage incontournable. Aussi, l’agroforesterie permet dans la majorité des cas d’augmenter les revenus, de créer des emplois, d’atténuer la pauvreté, de diminuer les risques liés aux extrêmes de température et de stimuler l’économie nationale (Yin and Sun, 2007; Jianbo, 2006; Wenhua, 2004).

L’agroécologie : une réponse efficace pour concilier sécurité alimentaire, préservation des agroécosystèmes et développement économique et social.

 Les politiques alimentaires globales font défaut aujourd’hui. L’ampleur de la tâche et la pluralité des intérêts en présence expliquent sans doute en partie, le peu d’actions d’envergure entreprises dans ce domaine jusqu’ici. L’alimentation reste paradoxalement le parent pauvre de la réflexion sur la ville durable et est peu présente dans les grandes procédures et outils d’aménagement du territoire ou des projets urbains. Elle ne représente pas une priorité sur l’agenda des acteurs locaux, engagés davantage sur d’autres composantes de la ville de demain – transports, logement, énergie, déchets, etc. Pour améliorer la sécurité alimentaire, un enjeu important est de parvenir à concilier l’accroissement de la couverture des besoins alimentaires en répondant aux attentes et pouvoirs d’achat des consommateurs, notamment urbains, et le développement des filières vivrières locales. Environ 90 % des petites exploitations familiales tendent à s’appauvrir graduellement. En 1992, le revenu agricole annuel était de 250 dollars US ne permettant même plus à la majorité d’entre elles de renouveler leur capital animal et leur capital outil. Bien que l’agriculture traverse une crise particulièrement difficile, elle représente toujours le moteur de l’économie du pays (Bastien 1985 ; Smolikowski 1993 ; Smolikowski 1994).

 On sait que la croissance du secteur agricole est réductrice de la pauvreté. La demande agricole, en particulier pour l’alimentation, est considérable et ne fait qu’augmenter puisqu’il faudrait accroître de 70 % la disponibilité en nourriture d’ici à 2050. Le pays doit importer chaque année des aliments pour des dizaines de milliards de gourdes alors qu’il pourrait produire une grande partie de cette nourriture sur ses sols, avec très probablement des effets collatéraux positifs sur la nutrition et la biodiversité agricole (en développant les mils, le haricot, le manioc, le moringa, le sisal etc.). Autrement dit, la croissance agricole aura d’autant plus d’effets en termes de réduction de la pauvreté que les petits producteurs y participent en trouvant des débouchés. Relever ce défi implique donc de soutenir les processus de production, de transformation et de commercialisation des produits vivriers issus de l’agriculture familiale, qui domine largement le secteur agricole.

Augmenter l’autonomie alimentaire locale des zones urbaines

 Depuis l’Antiquité, la maîtrise de l’approvisionnement alimentaire est la clé d’un développement durable des villes. Par le passé, les villes traditionnelles bénéficiaient d’une aire d’approvisionnement alimentaire géographiquement proche. Ce modèle a longtemps dominé notre société, permettant de garantir une certaine autonomie et de rendre la cité moins dépendante des apports extérieurs.

Avec les progrès techniques et la mondialisation des échanges, les aires d’approvisionnement se sont progressivement élargies. Aujourd’hui, la satisfaction des besoins alimentaires des populations urbaines est dépendante d’un système d’approvisionnement continental, voire international. Cette réalité engendre un important impact sur l’environnement, ainsi que des inégalités sociales en termes d’accès à une alimentation équilibrée dans les villes. S’intéresser à l’alimentation durable des régions urbaines permet d’étudier le potentiel de contribution des territoires limitrophes à la consommation des urbains ou à l’autonomie alimentaire. La ville devient à travers cette problématique une région urbaine et l’alimentation, un nouvel enjeu dans la gestion territoriale des espaces métropolitains.

 Jean-Rusnel ETIENNE,

Agronome, spécialiste de

l’agroécologie

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