L’agroécologie, une avenue de développement durable pour l’agriculture haïtienne ?

Réconcilier agriculture et environnement

L’agriculture doit aujourd’hui relever un certain nombre de défis cruciaux : nourrir une population croissante et de plus en plus urbaine, lutter contre la pauvreté et les inégalités et assurer une gestion durable des ressources naturelles et de l’environnement. Pour certains, l’agroécologie représente l’une des réponses les plus pertinentes à ces défis. L’approche agroécologique est la bonne réponse à l'enjeu de « produire plus avec moins », car elle vise à développer des systèmes de production qui combinent les performances économique et environnementale, des systèmes qui répondent à l'enjeu de production sans dégrader ou épuiser les ressources.

Envisager l’agroécologie comme une solution d’avenir face aux problèmes d’environnement pose différentes questions. Comment nourrir Haïti d’ici 2050 lorsqu’elle aura atteint son pic démographique de 20 à 30 millions de personnes ? Comment garantir sa souveraineté alimentaire sans accroître démesurément la pression sur des ressources limitées et des écosystèmes fragiles ? Quels modèle et politique agricole privilégier pour accroître la production agricole de 70% en limitant les effets prédateurs des activités agricoles sur l’environnement ? Telles sont quelques-unes des questions qui orientent désormais les débats sur l’agriculture et divisent les acteurs du développement. L’agroécologie devrait constituer un cadre d’intervention pratique pour renforcer les capacités des paysans les plus pauvres à se nourrir et à dégager des revenus supplémentaires, tout en préservant les ressources naturelles et en améliorant la résilience aux aléas climatiques.

 L’agroécologie est la réponse à l’enjeu de produire plus avec moins

Modèle d’agriculture durable qui réalise le mieux le droit à l’alimentation, l’agroécologie est la forme de production qui s’ajuste également le mieux aux moyens et besoins des petits producteurs, lesquels représentent toujours une bonne part de la population active et le premier fournisseur de denrées alimentaires consommées localement, en dépit de l’accélération du processus de « dépaysannisation » des campagnes Comment assurer en parallèle le développement des structures d’approvisionnement, de transformation et de commercialisation nécessaires à la production et à la mise en marché des produits agroécologiques ?

Ne nécessitant pas d’équipements ou d’intrants agricoles coûteux (engrais, semences, pesticides, etc.), ni de vastes superficies pour être productives, les cultures agroécologiques ne réclament en outre qu’un investissement initial limité, pèsent donc beaucoup moins sur des budgets serrés et préservent les agriculteurs du risque d’endettement. Les techniques alternatives de production agricole et de transformation alimentaire, et en particulier celles issues de l’agroécologie, prouvent chaque jour leur pertinence agronomique, économique, sociale et environnementale à l’échelle mondiale. Elles créent ou maintiennent des emplois ruraux, préservent les ressources en eau et la biodiversité, réduisent la dépendance énergétique des exploitations et réconcilient les cycles du carbone et de l’azote, évitent la dissémination de substances toxiques dans l’environnement et les aliments, remodèlent des paysages cohérents, réancrent les entreprises agroalimentaires dans les territoires, permettent aux populations de disposer de ressources alimentaires locales et accessibles.

 L'agriculture familiale, paysanne et durable peut-elle nourrir Haïti ?

L’agroécologie consiste pour le paysan à chercher à imiter la nature dans son champ. Elle mise sur les complémentarités entre différentes plantes et différents animaux. Une agriculture inspirée de l’agroécologie joue sur la diversité des rotations, des assolements, des cultures associées, s’appuie sur l’agroforesterie, etc. : elle ne peut être qu’une agriculture artisanale, paysanne, opposée à l’agriculture industrielle. L’association des cultures, céréales et légumineuses, l'agroforesterie, la gestion des pâturages ont permis à cette agriculture d'élever leur niveau de production. Cette agroécologie est une alternative aux schémas agricoles classiques qui privilégient des modèles familiaux durables, attentifs au respect de l’environnement, économiquement performants, porteurs d’un développement humain, soucieux de la souveraineté alimentaire et la santé des populations. Cette approche systémique permet de préserver les équilibres souvent fragiles entre l’homme et son environnement, tout en assurant une pérennité économique et sociale de ces activités. Ce faisant, elle peut contribuer efficacement aux enjeux alimentaires de notre pays, tant en quantité qu’en qualité.

Comme le dit Olivier de Schutter, l’agroécologie et le droit à l’alimentation sont destinés à converger et, à terme, à nouer une alliance naturelle pour mieux garantir la souveraineté alimentaire dans le long terme. Cette démarche est aussi écologique, en privilégiant des pratiques qui relèvent avant tout du bon sens, et qui permettent de concilier le développement avec la faible pression sur l’environnement et la gestion durable des ressources naturelles. La volonté politique de promouvoir la production et les marchés locaux et régionaux pour réduire la dépendance vis-à-vis des importations et de l’aide alimentaire pourrait aller dans le sens de systèmes plus agroécologiques, si cette volonté ne se traduit pas uniquement dans la promotion de modèles d’agriculture conventionnelle. Alors, comment expliquer que l’agroécologie ne soit pas plus largement diffusée ? Comment comprendre qu’elle ne figure pas en tête des programmes agricoles de notre pays qui, aujourd’hui, tente de relancer son agriculture ?

Sauver les semences traditionnelles pour les générations futures

 Un nombre important de variétés de semences traditionnelles est toujours utilisé en Haïti, mais leur diffusion est en déclin. Les variétés végétales ont été sélectionnées pour répondre aux besoins des systèmes de production à haut rendement, à la transformation industrielle et à des normes strictes de marché. Il existe une déconnexion de plus en plus grande entre les producteurs ruraux et le nombre croissant de consommateurs à prédominance urbaine. Les efforts pour conserver la biodiversité agricole doivent prendre en compte les savoirs paysans. L'échange de semences traditionnelles crée des canaux de communication dynamiques entre producteurs qui favorisent la coopération. Reconnecter les consommateurs aux producteurs qui pratiquent l'agroécologie est la seule manière de développer un modèle agroalimentaire durable.

 Ces alternatives sont nécessaires, non seulement pour permettre à l’agriculture paysanne de résister, mais aussi pour en faire une force de changement radical vers une société en faveur de systèmes agricoles et alimentaires socialement plus justes et écologiquement durables, une société capable de garantir le droit à l’alimentation pour tous.

Une agriculture paysanne et insérée dans un tissu économique local peut parfaitement nourrir Haïti, et elle le fera sans détruire les moyens de production que sont la terre, l’eau, les semences et les humains. Il n’y aura pas de durabilité agricole sans durabilité environnementale.

Sources : Agriculture paysanne et souveraineté alimentaire, rapport d’Entraide & Fraternité, 10 mars 2014 Conférence : GRICE-Olivier de SCHUTTER, l’agroécologie un nouveau rapport aux écosystèmes, 12 novembre 2015, UCL Report of the Special Rapporteur on the right to food, Olivier De SCHUTTER « Final Report: The transformative potential of the right to food » (Mars 2014). Conférence autour de l’agriculture familiale de Marc DUFUMIER, 16 avril 2014, CARI-ISF-Montpellier

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