L’agroécologie, comme alternative à la lutte contre la faim et la pauvreté

Concilier augmentation de la production et préservation des ressources naturelles

Pendant près de trente ans, les institutions nationales et/ ou internationales n’ont pas considéré l’agriculture comme une priorité du développement. On a estimé que le développement de notre pays pouvait se reposer sur l’exportation de quelques denrées ou que l’ouverture au commerce international induirait par génération spontanée une industrialisation et le développement d’un secteur tertiaire qui développerait le pays. L’enseignement que l’on peut tirer de la crise alimentaire, c’est qu’on ne peut pas se passer d’un investissement public dans l’agriculture pour mener un processus de développement et pour garantir la sécurité alimentaire de notre population. Cependant, pour éliminer la faim et la pauvreté d’ici à 2030 tout en s’attaquant à la menace que constitue le dérèglement climatique, une transformation profonde des systèmes alimentaires et agricoles sera nécessaire en Haïti. Dans les 30 ans à venir, les politiques agricoles et de développement rural devront faire en sorte que les campagnes nourrissent les villes et que les revenus et les conditions de vie des ruraux et des urbains convergent de façon à réguler l’urbanisation.

 L’agriculture haïtienne est particulièrement vulnérable aux effets du dérèglement climatique, températures et aléas pluviométriques. Sans adaptation au dérèglement du climat, il ne sera pas possible de parvenir à la sécurité alimentaire en Haïti et de venir à bout de la faim, de la malnutrition et de la pauvreté. La généralisation de pratiques telles que la culture de variétés utilisant efficacement l’azote et résistantes à la chaleur, le zéro labour et la gestion intégrée de la fertilité des sols permettrait d’accroître la productivité ainsi que les revenus des agriculteurs et contribuerait à faire baisser les prix des produits alimentaires. Or l’adoption de pratiques améliorées par nos agriculteurs demeure très limitée. Souvent, elle est freinée par des politiques – comme les subventions aux intrants – auxquelles entretiennent des pratiques de production non durable aux dépens de pratiques favorisant une utilisation plus efficace des ressources, la conservation des sols et la réduction de l’intensité des émissions agricoles de gaz à effet de serre. Nos petits paysans doivent surmonter toutes sortes d’obstacles pour parvenir à une agriculture durable, notamment des problèmes d’accès aux marchés, au crédit, aux services de vulgarisation, aux informations météorologiques, aux outils de gestion des risques et à la protection sociale.

 Ce qu’il faut, c’est réorienter notre politique de développement agricole et rural en redéfinissant les incitations et en levant les obstacles à la transformation des systèmes alimentaires et agricoles.

Nourriture, paysannerie et autonomie alimentaire (nourrir la population et générer des emplois)

En Haïti, de nombreuses formes traditionnelles de production agroécologique existent et assurent de manière durable la subsistance et/ou la survie de notre population rurale: agroforesterie, cultures associées, jardins créoles, polyculture/élevage. Compte tenu du contexte global et de la déprise agricole constatée dans nos régions, une des priorités consiste à sensibiliser et rassembler les partenaires de la recherche, du développement et de la formation autour de l’enjeu d’une agriculture éco-responsable concourant au renforcement de ses composantes sociales, environnementales et économiques. Dans ce cadre, l’objectif est d’examiner les possibilités offertes par la recherche agronomique, les savoir-faire paysans et les politiques de développement rural pour la construction d’un modèle de production plus écologique et performant sur le plan agro-environnemental et sociétal : que peuvent apporter les concepts et outils de l’agro-écologie pour la promotion d’agro-systèmes innovants productifs, moins dépendants des intrants chimiques, fournisseurs de services éco-systémiques et générateurs de dynamiques territoriales vertueuses ? Quelles modifications des programmes de formation sont nécessaires ? L’agro-écologie n’interroge-t-elle pas, au-delà des contenus, les méthodes d’apprentissage ?

Un article issu d’une université danoise dit que l’agriculture familiale peut nourrir Haïti, mais que la vraie question reste celle-ci : « Veut-on nourrir le pays ? » L’intensification agricole est confrontée à des limites écologiques — disponibilité et qualité des eaux, dégradation des sols, réchauffement climatique — ou techniques. Plus de la moitié de la population haïtienne vivra en ville en 2050. Cette urbanisation, qui ira de pair avec un meilleur pouvoir d’achat et un changement des habitudes alimentaires -plus de protéines animales, de fruits et légumes et de produits transformés, engendrera une demande croissante en produits agricoles – alimentaires ou non (caoutchouc, fibres, bioénergie, bois d’oeuvre). À ce titre, les politiques agricoles et de développement rural jouent un rôle de régulation de ces évolutions démographiques et de prévention des tensions. En effet, elles permettent aux territoires ruraux de mettre en valeur leur capital naturel de manière durable. En outre, elles facilitent la création d’emplois et de revenus pour les ruraux, à travers l’établissement ou l’expansion des exploitations agricoles et des entreprises de transformation de leurs produits, mais aussi par l’amélioration des conditions de vie.

 Les solutions existent. Elles permettront à nos petits paysans de s’engager sur des trajectoires réconciliant productivité, revenu, adaptation aux effets du dérèglement climatique et conservation, voire restauration, des ressources naturelles. En mettant en oeuvre les meilleures options agroécologiques et en faisant les meilleurs choix d’organisation économique, il est possible de répondre à l’ensemble des défis auxquels l’agriculture familiale durable est confrontée.

 L’agroécologie, une solution aux problèmes agro-sylvo-pastoraux

 L’agroécologie permet aux producteurs de trouver les solutions aux problèmes agro-sylvo-pastoraux par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Le secteur agro-sylvopastoral et halieutique est au centre d’importants enjeux de développement en Haïti. Il offre, de l’avis général, les meilleurs atouts pour accélérer à la fois la satisfaction des besoins alimentaires et l’accès à l’emploi. C’est pourquoi le financement des chaînes de valeur agricoles est devenu, plus qu’un enjeu de développement, un enjeu de société. Le pastoralisme contribue à la sécurité alimentaire et nutritionnelle des ménages ruraux et urbains et au revenu des éleveurs paysans. Les populations pastorales et leurs organisations sont trop souvent à la marge des politiques de développement. C’est pourquoi l’État doit mettre en oeuvre des programmes ambitieux pour leur inclusion socioéconomique, l’accès durable à l’eau et aux pâturages, aux services de santé mobile animale et humaine et à l’énergie domestique (biogaz).

Près de 4.5 millions de personnes parmi les plus pauvres de notre pays, qui font de l’élevage leur source de vie: ils en tirent un revenu et immobilisent leur capital, assurent leur propre alimentation grâce à la viande, au lait, aux oeufs, au miel…, exploitent les fibres et la peau, utilisent les animaux pour le travail des champs et le transport. Les petits éleveurs arrivent ainsi à valoriser les pâturages, à recycler les résidus des récoltes et restituent la fertilité naturelle aux sols par le fumier : pièce maîtresse de l’approche agroécologique.

 Quelle place pour l’agroécologie en Haïti ?

 L’un des grands problèmes qu’ont rencontrés les politiques de développement agricoles a été d’essayer d’appliquer des recettes qui étaient les mêmes partout. Ce que propose l’agroécologie dans cette approche, c’est de trouver les formes qui permettent à l’agroécosystème de se maintenir dans le temps, sans être détruit, sans être perturbé, c’est-à-dire de se rapprocher le plus possible de ce que ferait un écosystème sans intervention humaine. Les études qui ont été menées un peu partout ont montré que ce sont les paysans et les populations indigènes qui ont le mieux réussi à maintenir ces agroécosystèmes dans le temps, d’où l’idée de remettre au centre de la réflexion les paysanneries, les populations indigènes et leurs savoirs. La production agroécologique n’a d’intérêt que si les marchés sont bénéfiques et durables : le gouvernement doit appuyer le commerce équitable et la création de filières courtes et de marchés paysans. L’agroécologie, c’est aussi un rapport étroit des familles paysannes à leur terroir, une réponse aux défis que sont l’emploi et une meilleure place des femmes et des jeunes dans notre société. Elle mène à une réflexion globale sur un projet de société. Les aires boisées présentent de multiples bénéfices pour les agriculteurs : la diversification des revenus grâce au bois d’oeuvre et autres produits non bois, mais aussi des services environnementaux comme le maintien de la fertilité des sols ou la régulation du climat local.


Jean Rusnel Etienne

Agronome, Spécialiste en Agro écologie

 

Bibliographie :  

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Avin-Adrien D (1999) Bilan de la sécurité alimentaire au niveau national. In : Institut Français d'Haïti Les actes de la semaine du développement rural. Les organisations professionnelles agricoles : enjeux et stratégies. Port-au-Prince, pp 34-38

Bellande A et Paul J-L, Cabidoche YM et al. (eds) (1994) Paysans, systèmes et crise. Travaux sur l'agraire haïtien. Dynamique de l'exploitation paysanne 3e edn. SACAD/FAMV, Clamecy, p 476

Bastien R (ed) (1985) Le paysan haïtien: Karthala, France, p217

Blanc E. (2003) Caractérisation des systèmes agroforestiers pratiqués à Belle Fontaine. Étude de cas. Mémoire de licence, FSAE, Université Quisqueya, Port-au-Prince, Haïti p76

Valleur S., Ruvuga S., Kilcher F., Lubinza F., 2009, Marchés ruraux, l’expérience de Fert et Mviwata en Tanzanie pour améliorer les conditions de commercialisation des produits agricoles, Fert et Mviwata, 52 p., 2009.

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