En quoi l’agroécologie pourrait-elle répondre aux grands défis d’Haïti?

Pour un modèle de production, de transformation et de consommation alimentaire qui respecte l’environnement

Un paradigme de développement agricole alternatif s’impose donc, qui encourage des formes d’agriculture plus écologiques, respectueuses de la biodiversité, résilientes, durables et socialement équitables. Face aux aberrations de l’agriculture industrielle, l’agroécologie présente des avantages sociaux et environnementaux supérieurs aux autres alternatives, eu égard aux défis du 21e siècle (ETC, 2009). L’adoption massive par les paysans de ces pratiques exigera également des politiques incitatives : établissement de mécanismes de compensation financière destinés à éponger d’éventuelles pertes durant la phase de transition par exemple, et – plus important encore – mise en place d’un système de financement public qui rémunère les paysans et agriculteurs pour les services environnementaux qu’ils rendent à la société (protection de la biodiversité, préservation des sols, des ressources et des paysages, réduction des émissions et des pollutions, conservation des semences et de variétés alimentaires locales, etc.) (Robin, 2012 ; De Schutter, 2011 ; 2014).

Outre son rôle dans la promotion et la diffusion des pratiques agroécologiques, il incombera aussi à l’État de prévoir des politiques axées prioritairement sur le renforcement de l’agriculture familiale et paysanne, d’une part parce qu’elle est mieux adaptée à la construction d’un modèle de production durable à petite échelle, d’autre part, parce que les pratiques agroécologiques, aussi performantes soient-elles, ne garantissent pas toujours la viabilité des petits et moyens producteurs, en particulier dans le contexte actuel de pressions croissantes sur la terre et les ressources. Leur survie, leur reproduction et, au-delà, le déploiement de leur potentialité sont avant tout tributaires de la taille de leur exploitation et de leur accès à la terre et à d’autres moyens de production ; des prix fixés par des marchés de plus en plus intégrés et compétitifs ; et de l’existence de réels débouchés commerciaux. Quel est le prix à payer pour ce type de révolution ? Quelles en sont les conséquences ? Et pourquoi n’arrive-t-on pas réellement à nourrir nos villes et nos campagnes ?

Les solutions en matière de lutte contre la faim et de production alimentaire doivent tenir compte des aspects de distribution et d’accès au revenu, à la terre, aux semences et aux autres ressources.

Pour une politique agricole durable et prometteuse d’avenir

Avec un peu de recul, on se rend aujourd’hui compte que le modèle agricole industriel qui semblait si prometteur ne pourra pas résoudre les problèmes de la faim et la pauvreté en Haïti. En réalité, la production alimentaire industrielle à grande échelle est même nuisible pour la santé humaine. Elle pollue les sols, l’eau et l’air, contribue au changement climatique, tue la faune et la flore et réduit la diversité biologique et la fertilité des sols. L’agriculture industrielle a, en outre, contraint des millions de petits paysans à l’exil entraînant des conséquences sociales désastreuses. Par ailleurs, l’exode rural et le rejet du secteur agricole par les jeunes posent des problèmes en termes d’emploi et d’entretien des territoires. De plus, notre paysannerie à la « culture manuelle » est désormais soumise à une concurrence mondialisée. La majorité d’entre eux voient ainsi progressivement leurs revenus agricoles baisser et se retrouvent dans l’incapacité d’investir et de se développer. Autrement dit, la baisse des prix agricoles va d’abord se traduire par un véritable blocage du développement des paysans les moins bien équipés et les moins bien situés. Ceci explique pourquoi nos petits paysans pauvres constituent la part la plus importante des plus de 5 millions de sous-alimentés en Haïti d’aujourd’hui.

Une telle politique agricole ne pourra donc se passer ni d’une réforme agraire radicale là où elle est possible, ni de politiques publiques volontaristes visant à assurer aux agriculteurs familiaux des prix stables, élevés et rémunérateurs : mécanisme de stabilisation des prix et de soutien à la production, programmes publics d’achats, reconstitution de stocks alimentaires, promotion des circuits courts, appui à la création de coopératives, voire d’une industrie publique de transformation, conditionnement des investissements étrangers au respect des droits humains, mis en place d’instruments de coopération permettant de dépasser le morcellement de la propriété et barrières tarifaires à l’entrée pour protéger les productions alimentaires locales de la concurrence internationale et du dumping social. (Dufumier, 2012 ; Robin, 2013 ; De Schutter, 2011 ; 2014). Il apparaît donc primordial, si l’on veut endiguer la pauvreté rurale, de repenser les politiques d’aide au développement agricole et de les recentrer sur le soutien aux agricultures paysannes.

Les apports de la souveraineté alimentaire face aux grands thèmes de notre société : économie, consommation, environnement, etc.

Une population rurale mieux nourrie et un redressement économique permettent de relancer la machine économique interne, de remettre le pays à flot et de le rendre moins dépendant du marché international et de ses crises. Cependant, un constat paradoxal continue à être observé : les populations qui produisent la nourriture sont également celles qui souffrent le plus de la faim et de la malnutrition. Ce paradoxe de la faim illustre parfaitement les travers des politiques agricoles et justifie la volonté d’atteindre la souveraineté alimentaire. La souveraineté alimentaire promeut deux choses importantes :

  1. Une meilleure alimentation des paysans eux-mêmes ;
  2. Le modèle agricole paysan, plus adéquat pour dynamiser les marchés locaux et augmenter le pouvoir d´achat des populations rurales.

Les spécificités de l’agriculture familiale font qu’elle est à la fois capable d’assurer la souveraineté alimentaire des personnes qui en dépendent directement, de fournir des marchés locaux et nationaux en forte croissance et de rapporter des devises internationales en produisant des cultures d’exportation. L’élevage contribue directement à la disponibilité alimentaire et à l’accès des petits paysans à l’alimentation. Il permet aux petits paysans de consommer directement leur production, mais également de vendre leurs produits à valeur ajoutée afin de pouvoir eux-mêmes accéder à des aliments de base. De ce fait, l’élevage va représenter une source de revenu, de crédit, d’assurance, de prêt, de don et d’investissement pour nos petits paysans.

Quelles perspectives pour l’agroécologie en Haïti ?

S’inspirant des multiples techniques culturales transmises par des générations d’agriculteurs, tout en les perfectionnant, l’agroécologie s’appuie sur un certain nombre de principes écologiques clés. Élaborés à partir de l’observation scientifique rigoureuse des processus naturels et de l’étude in situ des interactions complexes entre les différents éléments des agroécosystèmes, ces principes prennent l’exact contre-pied de ceux qui fondent le modèle agroproductiviste. Au nombre de ces principes, notons, entre autres, le recyclage des éléments nutritifs et de l’énergie sur place plutôt que l’utilisation d’intrants, l’intégration des cultures et de l’élevage, la diversification des espèces et des ressources génétiques des agroécosystèmes dans l’espace et le temps ou encore l’accent mis sur les interactions et la productivité à l’échelle de l’ensemble du système agricole plutôt que sur des variétés individuelles. Certaines pratiques paysannes, traditionnelles ou indigènes, longtemps considérées comme archaïques et actuellement menacées par l’avancée du modèle agro-industriel, pourraient parfaitement intégrer le champ de l’agroécologie, tandis que d’autres méthodes, dites modernes, présentées comme bio, en sont exclues quand bien même elles se conforment aux standards environnementaux de l’agriculture organique.

Mais c’est le rapport de l’IAASTD, Agriculture at the Crossroads (2009), fruit d’une recherche internationale ayant mobilisé plusieurs centaines d’experts issus de tous les continents et commandité par les principaux organismes impliqués dans le développement (FAO, PNUE, Banque mondiale, etc.) qui a le plus fait parler de lui, en créant une profonde brèche dans le consensus en faveur de la nouvelle révolution verte. Fort de sa légitimité scientifique et internationale, il montre lui aussi, preuves à l’appui, que certains systèmes agricoles traditionnels et les pratiques agroécologiques sont tout aussi productifs, sinon davantage – sur le plan de la production alimentaire –, que l’agriculture conventionnelle.

Une rizière, c’est un écosystème absolument fabuleux, très diversifié : il y a du riz, des escargots, des poissons, des canards qui picorent les mauvaises herbes et les insectes prédateurs du riz, etc. Quand on y met des pesticides, il n’y a plus de canards, plus de poissons, plus d’escargots, et, du coup, on est obligé d’aller un peu plus loin pour élever des poissons… On a tout faux.

Jean-Rusnel ETIENNE, Agronome, Spécialiste de l’agroécologie et de l’agriculture familiale etiennerusnel@gmail.com

Références bibliographiques

Altieri A. M. : L’agroécologie. Bases scientifiques d’une agriculture alternative. Éditions Debard ; Paris 1986

Dufumier M. : « Sécurité alimentaire et développement durable. Repenser l’agronomie et les échanges internationaux », Futuribles n° 352, mai 2009, p. 25-42

Angeon V., Bates S., Diman J-L., Fanchone A., Saint-Pierre P., 2011. Vulnérabilité vs. résilience systémique en petit territoire insulaire : les clés d’une adaptation viable du secteur agricole, 48e colloque de l’ASRDLF, Martinique, 6- 8 /07/2011.

Angeon V., Caron A., 2009. Quel rôle joue la proximité dans l’émergence et la pérennité de modes de gestion durable des ressources naturelles ? Natures Sciences Sociétés 17, 361-372

Dedieu B., Aubin J., Duteurtre G., Alexandre G., Vayssières J., Bommel P., Faye B., 2011. Conception et évaluation de systèmes d’élevage durables en régions chaudes, à l’échelle de l’exploitation. INRA Productions Animales 24, 113- 128

Delcombel E., 2005. Organisation de l’action collective et rôle de la puissance publique pour le développement de l’agriculture guadeloupéenne. Les difficultés du modèle coopératif et de la concertation entre les acteurs. Thèse de Doctorat en Economie rurale, UAG/CIRAD/ENESAD. pp.519.

Fernandes P., Temple L., Crance J., Minatchi S., 2009. Innovations agroécologiques en Martinique : freins et leviers organisationnels, institutionnels, techniques et économiques. Innovations Agronomiques 4, 457-466.

Gabon S., 2010. Mission d’expertise sur les filières de diversification végétale de Guadeloupe et Martinique. Rapport final, 60p

Dufumier M : « Agricultures africaines et marché mondial ». Paris, Fondation Gabriel Péri, 2008. 86 pages.

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