Comment favoriser l’accès pour tous à une alimentation de qualité, saine et équilibrée ?

Rapprocher l’agriculteur et le consommateur

L’alimentation, qui s’inscrit dans l’histoire, la géographie et la culture de notre pays, occupe toujours une place particulière. En effet, pour nos concitoyens, il ne s’agit pas seulement d’un acte vital, mais aussi d’un plaisir à partager et d’un vecteur de lien social. Toutefois, avec l’évolution de plus en plus rapide des modes de vie, l’alimentation est désormais porteuse de problématiques de nature très différente : santé publique en termes à la fois de sécurité sanitaire et d’équilibre nutritionnel, accessibilité financière, maintien de filières économiques génératrices d’emplois, impacts environnementaux des modes de production et de transformation ou encore préservation d’un modèle alimentaire et de traditions gastronomiques face aux risques de standardisation des produits et des goûts. Alors qu’aujourd’hui 4.5 millions d’Haïtiens sont en situation d’insécurité alimentaire, il est indispensable d’actionner simultanément des leviers diversifiés, mais complémentaires, pour relever le défi très ambitieux visant à permettre à chacun de disposer d’une alimentation de qualité, saine et équilibrée, à des prix socialement acceptables.

Appréhender la question de l’alimentation implique de l’aborder de façon globale en intégrant ses différentes dimensions complémentaires : la sécurité sanitaire, une alimentation en quantité suffisante, l’équilibre nutritionnel et la qualité gustative des aliments, sans oublier bien entendu les aspects économiques et environnementaux. Comment réduire la pauvreté et la sous-alimentation dans un contexte international de récession et de restrictions budgétaires ? Comme nombre de pays en développement dans le monde, le pays n’a pas échappé à la crise économique internationale des années 80, et a dû céder à la pression du Fonds monétaire international pour libéraliser leur système économique et mettre fin à cette politique d’assistance alimentaire généralisée. Des interventions sont en conséquence nécessaires, mais doivent répondre à une exigence de ciblage des populations. Se posent alors deux questions importantes : qui cibler ? Comment cibler ? Existe-t-il des méthodes de ciblage peu coûteuses ? Or il semblerait que, si des absences de progrès considérables ont été réalisées en près de 30 ans de plan d’ajustement structurel, les disparités et la pauvreté s’accentuent aujourd’hui dans le contexte de libéralisation et d’absence de protection de nos petits paysans.

 L’agroécologie, un projet politique pour l’agriculture haïtienne ?

 Certaines pratiques agroécologiques traditionnelles ont en effet du mal à se maintenir, tandis que des innovations agroécologiques récentes comme le semis sous couverture végétale ne sont pas adoptées en milieu paysan. Pourquoi l’agroécologie peine-t-elle à changer d’échelle en Haïti ? À quels obstacles les pratiques agroécologiques se heurtent-elles ? Quelles sont les limites des démarches visant à diffuser l’agroécologie en Haïti ? Comment ce projet agroécologique serat- il mis en oeuvre ? La dimension sociale de l’agroécologie est importante, elle ne se résume pas à la question de la consommation de viande ou à la part des produits animaux dans nos régimes alimentaires. La déclinaison des principes de l’agroécologie à l’élevage propose de nouvelles manières de produire pour satisfaire la demande croissante en biens alimentaires, tout en préservant l’environnement et les ressources naturelles, en augmentant l’autonomie des exploitations ou des territoires, et en valorisant les savoir-faire locaux (Thomas et al. 2014 ; Dumont et al. 2013). L’association des cultures, céréales et légumineuses, l’agroforesterie, la gestion des pâturages doivent permettre à notre agriculture d’élever son niveau de production. Face aux menaces qui pèsent sur les ressources naturelles, il convient d’optimiser ces savoir-faire afin de sécuriser les productions agricoles et de garantir un revenu à nos petits producteurs. Il s’agit d’utiliser au maximum la nature comme facteur de production, tout en maintenant ses capacités de renouvellement.

 Les pouvoirs publics doivent prendre conscience de la nécessité d’encourager des modes de production plus respectueux de l’environnement, visant à assurer « la durabilité de la base productive à travers la promotion des pratiques durables d’utilisation des ressources naturelles et l’adaptation au dérèglement climatique ». La volonté politique de promouvoir la production et les marchés locaux et régionaux pour réduire la dépendance vis-à-vis des importations et de l’aide alimentaire pourrait aller dans le sens de systèmes plus agroécologiques, si cette volonté ne se traduit pas uniquement dans la promotion de modèles d’agriculture conventionnelle. Les méthodes proposées pour augmenter la productivité dans le cadre de référence de la politique agricole restent globalement inspirées par la Révolution verte (faciliter l’accès aux engrais et pesticides chimiques, semences dites améliorées…). Il y a peu d’activités de recherche et de formation en agroécologie, et aucun programme national ne l’intègre dans son plan d’action et son budget.

 Épuisement progressif et contamination des nappes phréatiques, érosion et diminution de la fertilité des sols, apparition de diverses formes de résistances biologiques, baisse progressive des rendements céréaliers, perte de diversité génétique ou encore hausse des maladies invalidantes et des cancers découlant de l’usage massif des pesticides, etc., tels sont quelques-uns des « dommages collatéraux » liés à la révolution verte dans nos régions.

Échec de la lutte contre la faim, exacerbation des inégalités dans le monde rural

 Davantage qu’un problème quantitatif, la faim – on le sait – est un problème de démocratie, de pauvreté et de (re) distribution. Les gens ont faim parce qu’ils sont trop pauvres, parce qu’ils n’ont pas les moyens ou ne sont pas en conditions de se procurer des aliments (Holt-Giménez, Altieri et Rosset, 2006 ; Alternatives Sud, 2010). Avec la révolution verte, toute solution au problème de la faim passe nécessairement par la conversion « industrielle » des exploitations, l’intensification technologique des modes de production et la libéralisation des échanges agricoles, toutes conditions jugées indispensables pour accroître l’offre alimentaire et répondre au défi de la croissance démographique. A contrario, les petites exploitations paysannes et/ ou familiales ne sont envisagées que comme des formules agricoles obsolètes et improductives, vouées dans tous les cas – à moins de s’adapter aux exigences de l’agroproductivisme – à disparaître pour céder la place à de grosses exploitations bien plus intensives en capitaux et en technologies (Altieri et Toledo, 2011 ; Lappé, 2013 ; Delcourt, 2013).

 Il faut donc réinvestir dans l’agriculture en ciblant l’agriculture familiale et les petits producteurs. Il faut que, dans les politiques d’investissement, on privilégie la production locale plutôt que les grands projets d’agriculture intensive extrêmement mécanisés, mais très peu pourvoyeurs d’emplois et destinés à l’exportation.

Perspectives d’avenir pour l’aquaculture et la pêche en Haïti pour répondre aux besoins alimentaires croissants ?

Haïti, qui possède d’importantes ressources en poissons grâce à ses océans, fleuves, lacs, plaines alluviales et installations piscicoles, ne représente que 4 % du Produit intérieur brut (PIB). Un commerce plus efficient pourrait améliorer de manière significative le revenu et la nutrition de milliers d’Haïtiens, notamment des 25 000 qui sont directement employés dans le secteur de la pêche et de l’aquaculture. Le commerce de la pêche est limité en raison d’un marché et d’une infrastructure commerciale inadaptés ainsi que d’une mauvaise mise en oeuvre des politiques. Des frais de transport élevés, des règles commerciales complexes et non alignées ainsi qu’un manque d’informations sur le marché empêchent également nos petits pêcheurs d’optimiser les bénéfices sociaux et économiques disponibles.

 Et, selon les données de la FAO, les prises de la pêche en mer peuvent raisonnablement être estimées à 6 000 tonnes par an, réparties comme suit : 5 000 tonnes de poissons, 500 à 700 tonnes de crustacés et 100 tonnes d’autres produits de mer (poulpes, crabes, etc.). L’emploi dans ce sous-secteur pourrait directement concerner entre 25 000 et 30 000 pêcheurs professionnels et occasionnels. Le nombre d’emplois induits en amont (vente et fabrication des engins, etc.) et en aval de la filière (transformation, commercialisation, conditionnement, etc.) pourrait avoisiner les 70 000. Au total, le secteur de la pêche maritime pourrait ainsi fournir environ 100 000 emplois, principalement en zones côtières.

Les principaux problèmes rencontrés dans le sous-secteur ont trait à l’inexistence de la pêche en haute mer, à la faible exploitation de l’aquaculture, au recours limité à la technologie halieutique respectueuse de l’environnement et au renforcement des normes sanitaires dans les pays importateurs. Selon les autorités, la baisse des exportations de langoustes est en partie liée à ces normes.

 Un des plus grands défis de l’État à l’aube de ce 21e siècle est la sécurité alimentaire et nutritionnelle : il faut nourrir une population qui devrait atteindre 11 millions de personnes dans le contexte du changement climatique, de l’incertitude économique et financière et de la concurrence croissante pour les ressources naturelles. Les éventuels projets de développement doivent s’intégrer dans une stratégie de développement global de ce pays. Cette stratégie permettrait de mobiliser autour d’un programme de développement économique local, l’ensemble des forces présente dans la communauté. Cette collaboration va générer de nouvelles idées et d’opportunités pour valoriser au mieux les ressources du territoire. Le rôle du groupe de développement local des zones de pêches est ici primordial pour rassembler les opérateurs dans cette stratégie commune et assurer que les éventuels projets s’inscrivent dans cette logique de développement intégré.

Bibliographie

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Banque mondiale (2008), « L’agriculture au service du développement. Rapport sur le développement dans le monde », Washington.

Bontems, P., Rotillon, G. (2003), L’Économie de l’environnement, Paris, La Découverte, coll. « Repères ».

Bruinsma, J. (2009), « The Resource Outlook to 2050. By How Much Do Land, Water Use and Crop Yields Need to Increase by 2050?”, papier présenté à la rencontre des experts “How to Feed the World in 2050”, 24-26 juin.

Burney, J.A., Davisc, S.J., Lobella, D.B. (2010), « Greenhouse Gas Mitigation by Agricultural Intensification. PNAS », 29 juin, vol. CVII, n° 26, p. 12052-12057.

COCHET H., DEVIENNE S., 2006, « Fonctionnement et performances économiques des systèmes de production agricole : une démarche à l’échelle régionale », Cahiers Agricultures, vol. 15, n° 6, Montrouge.

DUFUMIER M., 1986, Les politiques agraires, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?

DUFUMIER M., 1996, Les projets de développement agricole. Manuel d’expertise, Paris, Karthala.

DUFUMIER M., 2002, Un agronome dans son siècle. Actualité de René DUMONT, Paris, Karthala/INAPG.

DUFUMIER M., 2004, Agricultures et paysanneries des Tiers mondes, Paris, Karthala.

 

Jean-Rusnel Etienne

 Agronome,

 spécialiste de l’agroécologie et de l’agriculture familiale

etiennerusnel@gmail.com

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