L’agro-écologie est-elle économiquement prometteuse pour Haïti ?

« soutenir et promouvoir des modes de productions agroécologiques ».

Sur fond de catastrophes climatiques et environnementales à répétition, la crise alimentaire d’avril 2008 a fini par ébranler la conscience d’une communauté internationale assoupie dans sa croyance en une « mondialisation heureuse », la contraignant de remettre la problématique de la faim au centre de ses préoccupations et à réviser ses stratégies en matière de développement agricole en Haïti. De ce fait, les plans d’ajustement structurel imposés par le FMI (Fonds monétaire international) ont mis en danger la sécurité alimentaire de notre pays. La suppression des subventions aux aliments de base à l’achat des semences et celle des tarifs douaniers qui protégeaient nos petits producteurs d’une concurrence mondiale inégale, ont fait passer notre pays de l’autosuffisance alimentaire à la famine et à l’extrême pauvreté. Faut-il le rappeler, qu’aujourd’hui, en Haïti, près de 4,5 millions de personnes sont sous-alimentées de façon permanente, avec tout ce que cet état comporte de souffrance et d’atteinte à la dignité.

À partir de la cartographie de la faim, émerge un douloureux paradoxe : ce sont en grande partie les personnes qui produisent de la nourriture qui ont faim. Bien que l’agriculture traverse une crise particulièrement difficile, elle représente toujours le moteur de l’économie du pays (Bastien 1985 ; Smolikowski 1993 ; Smolikowski étal 1994). Que faire pour augmenter la production agricole ?

Pourvoyeuse d’emplois, l’agroécologie allie les performances d’une production agricole et alimentaire satisfaisante à la provision de services écosystémiques tels que l’habitat pour la biodiversité animale et végétale, le maintien de la diversité génétique, la gestion optimisée de l’eau agricole, la fertilité des sols, la lutte contre la désertification et la dégradation des terres, la préservation et la restauration des terres. La conduite intégrée des cultures et élevages permet une valorisation optimale des ressources naturelles et des facteurs de production, en limitant, voire en évitant le recours à des intrants chimiques coûteux, et générateurs d’effets secondaires néfastes tant sur l’environnement que sur la santé des utilisateurs et riverains. Davantage qu’un problème quantitatif, la faim – on le sait – est un problème de démocratie, de pauvreté et de (re) distribution. Les gens ont faim parce qu’ils sont trop pauvres, parce qu’ils n’ont pas les moyens ou ne sont pas en conditions de se procurer des aliments (Holt-Giménez, Altieri et Rosset, 2006 ; Alternatives Sud, 2010). Défense des agricultures paysannes, gestion durable des ressources par les communautés, valorisation des semences locales et traditionnelles, pratiques agroécologiques s’avèrent être les meilleures solutions pour répondre au double défi de la lutte contre la faim et la pauvreté en Haïti.

 La faillite du libre-échange (libre-échange à sens unique)

La crise alimentaire de 2008 n’a pas été seulement un problème d’offre insuffisante, mais aussi un problème d’accessibilité. Quant au libre-échange censé contribuer à la prospérité de tous, provoque en réalité des échanges particulièrement inégaux qui ont contribué à l’appauvrissement de notre paysannerie et à l’abandon de l’agriculture vivrière. Sans agriculture vivrière, la population dépend pour se nourrir de biens importés, ce qui la rend vulnérable à la fluctuation des prix sur les marchés internationaux. Olivier De Schutter explique que le retrait de l’État du secteur agricole a accru la vulnérabilité des paysans à la volatilité des prix sur les marchés agricoles qui sont extrêmement imprévisibles. L’agriculture présente cette difficulté particulière qu’il faut investir au moment de l’ensemencement, c’est-à-dire cinq ou six mois avant que les produits ne puissent être sur les marchés. En 1986, avec la réouverture des ports et la baisse des droits de douane, les prix à la consommation baissent au désavantage de la production nationale. De nos jours, l’État n’a plus le contrôle de l’agroalimentaire et de la consommation (FAO 1995) et il devient très difficile de maîtriser le secteur informel.

 Que faire pour sortir le pays dans cette situation de dépendance alimentaire externe ?

 Il faut refonder la protection à l’importation sur des prélèvements variable. Car, le seul outil efficace pour lutter contre l’insécurité alimentaire est de recourir aux prélèvements variables (PV) à l’importation (utilisés d’ailleurs par l’UE (Union européenne jusqu’en 1994), afin de stabiliser le prix d’entrée des produits importés. D’après de nombreuses analyses théoriques, le système de taxes variables peut véritablement permettre de protéger à la fois nos consommateurs (en cas de flambée des prix internationaux) et nos producteurs (en cas de baisse des prix), tout en demeurant parfaitement prévisibles par les opérateurs du marché puisque leur niveau est ajusté de manière automatique. Ils sont donc, en offrant des prix stables et rémunérateurs, le meilleur moyen de stimuler la production dans notre pays (en proie aux déficits agricoles), et la première clé de notre souveraineté alimentaire durable.

L’agro-écologie comme réponse à la double crise environnementale et alimentaire

 Quelle trajectoire de développement suivra réellement l’agriculture haïtienne au cours des quarante prochaines années ? En existe-t-il une de plus souhaitable ? Existe-t-il une qui satisfait, le moins mal possible, les enjeux alimentaires, environnementaux et économiques ? Dans un contexte futur de hausse de la demande alimentaire, le problème (d’économie publique) qui se pose aux décideurs gouvernementaux, aux bailleurs et aux chercheurs est le suivant : comment garantir la production agricole nécessaire pour satisfaire cette demande tout en en minimisant les dommages environnementaux ? Que ce soit sur des terres marginales ou sur des terres à fort potentiel, un système diversifié d’agroforesterie est parfois la meilleure solution lorsque les contraintes foncières, l’absence d’infrastructure de commercialisation ou une conjoncture économique défavorable imposent aux petits paysans de chercher à tirer des terres dont ils disposent, le gros de leur subsistance. Les systèmes agroforestiers permettent de générer des revenus additionnels qui s’ajoutent aux revenus agricoles conventionnels du petit paysan. Une belle façon pour celui-ci de diversifier ses activités économiques.

Fournir une alimentation de qualité, saine et suffisante pour nos villes et nos campagnes, créer des emplois sur les territoires, de même que des revenus décents pour nos petits paysans, protéger l’environnement, la biodiversité et le climat, promouvoir in fine une croissance économique inclusive. Plus encore que l’agriculture industrielle et capitalistique, l’agriculture paysanne – celle où le travail reste éminemment familial, avec un lien fort au territoire – est incontournable pour répondre à ces défis combinés. La conquête de l’autonomie alimentaire nécessite que les organisations sociales paysannes deviennent fortes, capables de peser sur leurs marchés, qu’elles soient prises en compte par les autorités locales et nationales, et qu’elles se dotent d’une base productive qui leur donne un degré réel d’autonomie économique, sans pour autant injurier l’avenir, en protégeant les sols, les eaux, les arbres, la biodiversité et avec le souci de la santé publique vétérinaire.

Jean-Rusnel ETIENNE,
Agronome, spécialiste
de l’agro-écologie et de
l’agriculture familiale
etiennerusnel@gmail.com


Bibliographie
Bairoch, P. (1999), L’Agriculture despays développés de 1800 à nos jours, Paris, Economica.
Banque mondiale (2008), «L’agriculture au service du développement. Rapport sur le développement dans le monde », Washington. Bontems, P., Rotillon, G. (2003), L’Économie de l’environnement, Paris, La Découverte, coll. « Repères ».
Bruinsma, J. (2009), “The Resource Outlook to 2050. By How Much Do Land, Water Use and Crop Yields Need to Increase by 2050?”, papier présenté à la rencontre des experts
“How to Feed the World in 2050”, 24-26 juin. Burney, J.A., Davisc, S.J., Lobella,
D.B. (2010), “Greenhouse Gas Mitigation by Agricultural Intensification. PNAS”, 29 juin, vol. CVII, n° 26, p. 12052-12057.

Autres articles

Retour en haut de page