Pour une transition vers des systèmes alimentaires durables en Haïti

Alternative pour une révolution doublement verte

Face à la tendance biotechnologique (nouvelles variétés de céréales à haut rendement, irrigation, mécanisation, utilisation abusive d’engrais… C’était à travers la diffusion de ce paquet technologique qu’était pensé le développement, l’objectif étant d’intensifier la productivité agricole.), largement dominante à l’heure actuelle, l’agroécologie fait encore figure de petit Poucet. Mais un évènement a récemment accéléré la remise en cause du paradigme productiviste. En avril 2008, Haïti était touché par une forte hausse des prix des produits alimentaires de base. Les prix du riz, ou encore du maïs atteignant des pics sans précédent. Face à cet évènement, la question d’un autre modèle agricole – qui intégrerait non seulement les enjeux alimentaires, mais aussi énergétiques, environnementaux et climatiques – doit ressurgir sur le devant de la scène politique et médiatique. Tout en préservant les équilibres, l’agroforesterie peut viser un certain niveau d’intensification pour contribuer efficacement aux enjeux alimentaires de notre population. Une pratique permettant d’allier production alimentaire, énergétique et biodiversité.

Encore faudrait-il cependant créer les conditions dans lesquelles nos paysans seraient effectivement en mesure de mettre en oeuvre de nouveaux systèmes de production, à la fois plus productifs et plus respectueux des potentialités de l’environnement : une recherche agronomique au plus près des agriculteurs, de véritables réformes agraires, une sécurisation accrue de l’accès au foncier, des protections tarifaires aux frontières, l’octroi de microcrédits, la création d’écoles pour l’agriculture familiale, etc. Cette « double révolution verte » serait alors fondée conjointement sur le respect de l’écologie et l’équité sociale. Comment organiser face à l’impasse actuelle des systèmes non durables, la transition pour qu’un autre modèle tel que l’agroécologie devienne réalisable ? Agroécologie, agriculture de conservation, agriculture écologiquement responsable, autant de dénominations visant toutes à promouvoir une agriculture durable respectueuse de l’environnement, économiquement performante, porteuse d’un développement humain attaché en particulier à la souveraineté alimentaire et à la santé de nos consommateurs.

L’agroforesterie pour un développement durable en Haïti

Ne conviendrait-il pas alors d’envisager de réassocier l’agriculture et l’élevage dans nos régions avec la gestion conjointe des cycles du carbone et de l’azote, grâce à un meilleur recyclage des résidus de cultures et des effluents d’élevage ? Mais force est de reconnaître que les recherches agronomiques menées actuellement en Haïti se situent encore trop exclusivement dans le seul paradigme de « l’amélioration variétale » ; elles ne sont que très peu ou pas inspirées de l’agroécologie. Du point de vue strictement technique, force est pourtant de reconnaître qu’il existe d’ores et déjà des systèmes de production agricole capables d’accroître nos productions à l’hectare sans recours exagéré aux engrais de synthèse et produits phytosanitaires : association de diverses espèces et variétés rustiques dans un même champ de façon à intercepter au mieux l’énergie lumineuse disponible et transformer celle-ci en calories alimentaires par le biais de la photosynthèse, intégration de légumineuses dans les rotations de façon à utiliser l’azote de l’air pour la synthèse des protéines et la fertilisation des sols, implantation ou maintien d’arbres d’ombrage pour protéger les cultures des grands vents et héberger de nombreux insectes pollinisateurs, association de l’élevage à l’agriculture, fertilisation organique des sols grâce aux fumiers et composts, etc..

L’agroforesterie augmente la capacité d’adaptation des agroécosystèmes et réduit leur vulnérabilité aux catastrophes naturelles, aux impacts du dérèglement climatique, et aux nouvelles contraintes et perturbations d’origine environnementale et économique. Cette capacité de résilience peut être mise en place par des moyens physiques et biologiques (diversité de cultures et de l’environnement, conservation in situ de la diversité des semences et des ressources génétiques locales, entretien de la diversité des espèces prédatrices auxiliaires, augmentation de la capacité de stockage du carbone dans les sols, meilleur stockage et rétention de l’eau, etc.) et par des moyens socioculturels et politiques (diversification des systèmes de production et des économies locales ; réseaux d’appui technique, juridique et social aux petits agriculteurs, aux communautés rurales et aux populations locales, pour réduire la vulnérabilité socio-économique et renforcer les processus d’adaptation des connaissances, etc.)

Promouvoir des conditions socio-économiques favorables à l’agriculture familiale

Les problèmes économiques qui sévissent actuellement en Haïti ne permettent plus aux petits paysans de satisfaire leurs besoins et/ou ceux de leur famille. Plusieurs facteurs sont liés à cette dure réalité, notamment l’explosion démographique et la précarité des conditions environnementales (Smolikowski, 1993). La vulnérabilité de ces conditions de dégradation ne favorise plus l’utilisation des mêmes techniques agricoles que jadis. Dans un contexte où les populations rurales sont exposées à de fortes variations des prix des produits agricoles et climatiques, il parait opportun de consolider et de diffuser des techniques agroécologiques complémentaires, sécurisées et sans risque majeur pour les familles paysannes, enfin robustes à long terme pour améliorer progressivement les conditions de vie de nos petits paysans. Ces nouveaux modèles de production agricole seront-ils à même de nourrir nos villes et nos campagnes et de sortir de la précarité des milliers de familles paysannes aujourd’hui exclues des marchés ? Quelles sont les conditions politiques et institutionnelles requises pour leur extension ?

 En 1986, avec la réouverture des ports et la baisse des droits de douane, les prix à la consommation baissent au désavantage de la production nationale. De nos jours, l’État n’a plus le contrôle de l’agroalimentaire et de la consommation (FAO 1995) et il devient très difficile de maîtriser le secteur informel. La conception néo-libérale de la sécurité alimentaire dénie en fait notre droit à la souveraineté alimentaire. Celle-ci s’entend en effet par « le droit de notre peuple à déterminer son propre système alimentaire et agricole à protéger et réguler la production agricole et le commerce du pays afin d’atteindre ses objectifs en matière de développement durable à décider dans quelle mesure il désire rester autonome, et à résister au dumping de produits venant des USA et UE sur notre marché.

Un accroissement de l’autonomie et du développement du marché reste nécessaire :

• pour aider les fermiers à augmenter leur pouvoir d’achat

• pour les protéger des fluctuations du prix des matières alimentaires et des variations écologiques (sécheresse, pluies abondantes).

Le potentiel des pratiques d’intégration (arachide, Moringa, haricot) dans nos systèmes de culture

L’azote est souvent l’élément le plus limitant en matière de production céréalière. Les engrais chimiques sont rarement accessibles à nos petits paysans. Par conséquent dans de nombreux systèmes de production végétale de subsistance, l’azote est en réalité “extrait” de la matière organique des sols, ce qui l’appauvrit. Les légumineuses (arachide, Moringa, Haricot) peuvent résoudre en partie ce problème, soit en tant qu’engrais vert dans des systèmes de culture intercalaire, dans le cadre d’un plan de rotation des cultures ou dans des systèmes agroforestiers (association Moringa+).

 Une fois les graines d’arachide récoltées, les fanes peuvent nourrir le bétail ou être enfouies. Dans ce dernier cas, le rendement de la culture suivante (maïs ou riz, par exemple) peut être bien supérieur, voire doubler, même si le rendement de l’arachide est faible. Il a été prouvé que l’introduction de légumineuses (légumineuses de couverture, pâturages composés de graminées et de légumineuses, jachère fondée sur les légumineuses ou même légumineuses annuelles) dans la rotation des cultures limitait l’infestation de plantes adventices, les maladies et les attaques de ravageurs.

 Les systèmes de culture basés sur les légumineuses contribuent à préserver la biodiversité, en particulier des pollinisateurs et d’autres arthropodes, de la faune et la flore du sol en général, ainsi que de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères qui peuvent vivre dans les paysages agricoles.

BIBLIOGRAPHIE

• COCHET H., DEVIENNE S., 2006,“Fonctionnement et performances économiques des systèmes de production agricole : une démarche à l’échelle

régionale”, Cahiers Agricultures, vol. 15, n° 6, Montrouge.

• DUFUMIER M., 1986, Les politiques agraires, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?

• DUFUMIER M., 1996, Les projets de développement agricole. Manuel d’expertise, Paris, Karthala.

• DUFUMIER M., 2002, Un agronome dans son siècle. Actualité de René DUMONT, Paris, Karthala/INAPG.

• DUFUMIER M., 2004, Agricultureset paysanneries des Tiers mondes, Paris, Karthala.

Jean-Rusnel ÉTIENNE,

Agronome, spécialiste de

l’agroécologie

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