L’agroécologie au service de l’agriculture familiale en Haïti
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Face à la croissance rapide des villes et à une demande accrue de la part des consommateurs urbains qui modifient les rapports ville-campagne, l’agriculture familiale renforce déjà dans nombre d’endroits la capacité d’une région à nourrir ses populations urbaines par la production locale et le renforcement de circuits courts efficients. C’est la question de son effet amplificateur qui est à soutenir. Développer une agriculture durable permet-il de répondre au défi de nourrir les villes par l’agriculture familiale, aujourd’hui et à l’horizon 2050 ? Comment l’agriculture familiale peut-elle s’adapter au changement climatique ? Comment peut-elle contribuer à la préservation des ressources naturelles et de la biodiversité, que ce soit dans ses phases de production, de transformation ou de commercialisation ? L’agriculture familiale haïtienne est également reconnue pour sa capacité à générer des emplois, puisqu’on y trouve 44.6 % des emplois dans le pays et 62.6 % des emplois en milieu rural (Banque Mondiale, 2014).

Les chercheurs se sont engagés dans la conception de systèmes de culture innovants et durables, soit en visant le maintien des capacités de production des agroécosystèmes soit en cherchant à les améliorer (Tittonnell et al., 2012). Ainsi pour les systèmes de cultures annuelles, l’agriculture de conservation est considérée par bon nombre d’agronomes comme le système technique durable le plus performant aujourd’hui (Giller et al., 2009). Les difficultés de son adoption par nos exploitations paysannes illustrent bien l’écart entre d’une part, le raisonnement de la conception des innovations des chercheurs qui se sont focalisés sur l’état de fertilité du sol, sa biodiversité et la durabilité des systèmes et d’autre part, celui de nos paysans qui en termes de choix techniques et d’évolution de leur exploitation privilégient les effets et résultats technico-économiques à court terme : autosuffisance alimentaire, revenu assurant le bien-être de la famille réduction de la pénibilité du travail.

L’agriculture familiale: un modèle à promouvoir

Comment l’agriculture familiale, paysanne et durable peut-elle approvisionner nos marchés domestiques et nourrir nos villes – grandes et moyennes – et nos agglomérations rurales ? Comment peut-elle concurrencer les produits importés et reconquérir une part des marchés urbains ? Comment favoriser le « consommer local » ? Comment la population rurale peut-elle vivre correctement et durablement d’une activité agricole familiale ? Comment producteurs, transformateurs, commerçants et consommateurs peuvent-ils s’organiser pour améliorer les réponses aux besoins des uns et des autres ?

La mise en place d’un programme d’acquisition d’aliments en milieu rural qui articulera soutien à l’agriculture familiale et sécurité alimentaire des populations précaires, ira dans le sens d’une relocalisation des circuits alimentaires. En tant que dispositif de politique publique intégrant l’appui à la commercialisation des produits de l’agriculture familiale et l’aide alimentaire des personnes sous-alimentées, ce programme représentera une innovation considérable en vue de la sécurité alimentaire, en favorisant notamment la constitution de circuits courts de proximité. L’insertion d’un collectif de paysans dans différentes formes de circuits courts, et notamment via ces politiques publiques de restauration collective, va permettre de consolider un système agricole innovant, tant au point de vue productif, qu’en termes d’occupation du sol périurbain, d’entretien du paysage et des ressources naturelles, d’organisation du travail et de valorisation sociale de l’activité agricole, en mobilisant notamment la multifonctionnalité de l’agriculture.

La logique, largement diffusée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à travers les accords de libre-échange, se base essentiellement du point de vue du consommateur, c’est-à- dire du point de vue de la compétitivité des prix, avec toutes les externalités non comptabilisées autour de l’activité agricole : pollution, exode rural, concentration des terres, perte de la socio-biodiversité, etc. En privilégiant les techniques agricoles intensives de la Révolution verte et les échanges internationaux d’aliments au nom de la sécurité alimentaire, cette logique a contribué à la précarisation de nos paysans à plus faible rendement en les mettant en compétition avec des agricultures plus performantes (UE, USA, RD). Une paupérisation de notre communauté rurale vivant de l’agriculture familiale s’ensuit et, par conséquent, une augmentation de la faim chez cette population. Ainsi, ce n’est pas l’agriculture paysanne qui cause la pauvreté et la famine, mais plutôt sa déstructuration. C’est dans ce cadre que la crise alimentaire d’avril 2008 a contribué à la mise en lumière des dimensions politiques et sociales de l’insécurité alimentaire, tout en renforçant le soutien à une approche fondée sur la souveraineté alimentaire pour concevoir l’approvisionnement en aliments de notre population.

Les apports de la souveraineté alimentaire face aux grands thèmes de société : économie, consommation, environnement, etc.

En interrogeant l’approche néolibérale de sécurité alimentaire, la promotion de la souveraineté alimentaire s’inscrit dans une lecture critique de l’économie politique globale, s’engageant également dans un effort visant à repenser le modèle agricole et alimentaire actuel. Cette notion a été largement discutée et diffusée au cours des Forum sociaux mondiaux à partir de 2001 et a graduellement influencé une réponse alternative à la problématique de la faim et de la pauvreté. L’orientation en faveur de l’agriculture familiale locale comme moyen de répondre aux besoins alimentaires de notre population correspond également à une perspective de souveraineté alimentaire. Ici, elle se matérialise à travers une intervention importante de l’État dans la commercialisation et dans la régulation de prix des produits alimentaires. Cette action publique permet effectivement l’amélioration de l’alimentation des familles assistée socialement ainsi que contribue à l’augmentation du revenu des agriculteurs à partir notamment de la mise en place de systèmes productifs diversifiés, incorporant des pratiques agroécologiques.

Le programme d’Acquisition d’aliment doit être aussi caractérisé comme une diversification de l’appui public à l’agriculture familiale, conçu en tant que moyen pour favoriser la commercialisation de ses produits. De cette façon, intégrant l’appui public à l’agriculture familiale et l’aide alimentaire aux familles défavorisées, la mise en place de ce programme présentera une série d’innovations en ce qui concerne l’accès de nos paysans aux marchés publics. Effectivement, il s’agit d’une forme d’appui caractérisée par l’intervention importante de l’État dans la commercialisation et dans la régulation de prix des produits alimentaires, ce qui est habituellement laissé au libre jeu des forces du marché. Sera-ce là le prototype d’un modèle dual, faisant cohabiter un système agricole extensif (créateur de richesses et d’emploi) avec un programme étatique de redistribution sociale ?

L’absence de politiques publiques pour l’agroécologie et de marchés incitatifs

L’agroécologie nécessite comme tout changement un investissement des paysans pour l’acquisition des connaissances et un processus d’apprentissage de nouveaux savoir-faire. L’État haïtien a mobilisé des ressources pour subventionner des intrants importés, en particulier les engrais minéraux. Ce choix peut pleinement se justifier en période de crise alimentaire et surtout de forte augmentation du prix de cet intrant comme en 2008, mais cela aurait plus de sens si des moyens avaient été mobilisés pour aboutir entre autres, à une utilisation accrue des diverses matières organiques disponibles localement. Il faut toutefois reconnaitre qu’il existe encore peu de références technico-économiques sur l’agroécologie en Haïti et la gamme des technologies proposées. Les décideurs ont besoin de ces références afin d’engager des fonds pour soutenir la promotion / l’application de ces techniques. Par ailleurs, la mise en oeuvre de certaines pratiques agroécologiques remet en cause certains acquis/ habitudes, soulèvent des questions plus ou moins sensibles (vaine pâture et place des éleveurs dans la société, tenure foncière) que les décideurs rechignent à aborder soit par calcul politicien ou tout simplement parce qu’ils ne sont pas convaincus que les effets des réformes engagées seront à la hauteur des bouleversements/ tensions qu’elles pourraient créer.

M.Sc, Jean-Rusnel ETIENNE,

Ingénieur d’Agriculture

Consultant en Démarche qualité en Entreprise Enseignant-Chercheur etiennerusnel@gmail.com

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