L’agriculture familiale, paysanne et durable peut-elle nourrir Haïti ?
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Constituant 28% du Produit intérieur brut (PIB) et employant un cinquième des travailleurs locaux (Banque mondiale, 2013), le secteur agricole est la première source de revenus de l’économie d’Haïti. La production agricole se compose de cultures vivrières destinées à l’alimentation de la population locale (en particulier le maïs) et en cultures de rente, comme le café, générant des revenus issus de leur exportation. La fragilité des infrastructures agricoles et des cultures face aux aléas climatiques rend ce secteur très vulnérable aux cyclones et aux inondations de plus en plus récurrents dans le pays. L’agroécologie permet de répondre à de nombreux enjeux, qu’ils soient environnementaux (restauration des sols, de l’eau, de la biodiversité, ou du climat,..) et sociétaux. Sur ce point, l’agroécologie correspond notamment à la demande des consommateurs de plus de garanties (transparence) sur l’origine des produits, leurs modes de production, leurs impacts santé/ nutritionnel et environnementaux, au-delà des critères gustatifs et prix qui restent les premiers critères d’achats.

Bien que connus des structures de développement agricole les modèles de production “agroécologiques” ont rarement été adoptés à grande échelle. La définition des orientations stratégiques implique d’identifier les domaines d’action prioritaires, les productions à encourager, les importations qui posent problème, etc. Pour cela, il est nécessaire de prendre en compte les contraintes actuelles à la production (agroécologiques notamment), ainsi que les projections faites sur ces contraintes et sur les défis à relever (croissance démographique par exemple). La qualité des services statistiques est à cet égard essentielle. Les infrastructures constituent un instrument essentiel de politique agricole. L’accessibilité des zones rurales permet aux agriculteurs d’être reliés aux marchés, elle stimule la productivité, la commercialisation des produits et l’emploi rural. La faiblesse et l’inadaptation des infrastructures rurales constituent des obstacles majeurs à la compétitivité des agricultures haitiennes, tant sur les marchés intérieurs que sur les marchés internationaux. L’amélioration, le développement et l’entretien des routes rurales sont essentiels ainsi que la fourniture d’infrastructures de base pour favoriser l’investissement du secteur privé dans la commercialisation, le stockage et la transformation des aliments.

Agroécologie : une solution pour la transition de l’agriculture haïtienne

Comment promouvoir une agriculture et un développement économique qui réduisent la pauvreté rurale et aident à combler le fossé entre revenu urbain et revenu rural ? On estime en effet que 75% des 5 millions de personnes extrêmement pauvres (moins de 1,25 USD/jour) vivent en zones rurales et dépendent des ressources naturelles pour survivre. Ironie du « sort », ce sont aujourd’hui les petits paysans, les éleveurs nomades et les travailleurs agricoles sans terre qui sont les principales victimes de la faim. Dans ce contexte, il importe de s’interroger sur l’avenir des exploitations agricoles familiales en Haïti. L’orientation des politiques mises en oeuvre autour du seul objectif de la production de biens agricoles ne permettra pas de réduire les disparités internes et souvent croissantes observées. Il convient donc d’intégrer les dimensions sociales et environnementales dans les objectifs des politiques agricoles à mettre en oeuvre.

Durant la dernière décennie, une importante production scientifique et technique a été consacrée à des modèles d’agriculture plus économes en intrants et dont les fondements s’inspirent du fonctionnement des écosystèmes naturels (Wezel et al. 2009). Les termes “agroécologie”, “agriculture de conservation”, “agriculture biologique” et “agroforesterie” sont ainsi rentrés dans le langage commun des agronomes, des décideurs, des paysans et des consommateurs. Ces nouveaux modèles de production agricole et de consommation alimentaire cherchent à répondre pour les prochaines décennies, aux défis de la sécurité alimentaire (quantitative et qualitative) et de la protection de l’environnement. Ils sont régulièrement repris dans les agendas des agences internationales de développement comme le PNUD (De Schutter, 2011), la FAO notamment dans l’ouvrage “Produire plus avec moins” […d’intrants] (2011) et l’OCDE et le concept de croissance verte (2011).

Agroécologie, une transition vers des modes de vie et de développement viables

L’augmentation rapide du prix des produits vivriers sur le marché mondial en 2008 (riz,) a entrainé des émeutes de la faim en Haïti. Les besoins en denrées alimentaires des populations ne sont pas satisfaits par la production locale : les importations de céréales (riz + mais) s’élevaient à 0,3 millions de tonnes en 2011 (source FAOSTAT). Au prix d’US $590 la tonne du riz américain (Oryza rice market), le marché haïtien représente un revenu annuel d’US $236 000 000 pour les 5 États américains producteurs et exportateurs de riz. Dans ce contexte d’insécurité alimentaire, les institutions ont réagi rapidement en début 2009 en subventionnant certains produits alimentaires et en développant des programmes d’appui à la production. Cette crise alimentaire était concomitante à un accroissement du prix du pétrole et donc du transport et des engrais (en particulier azotés). Du point de vue des décideurs haïtiens, il semblait plus efficace de revenir au modèle de la révolution verte qui était peu complexe à mettre en oeuvre et pouvait accroitre rapidement la production agricole dès les campagnes agricoles 2009 et 2010. L’État haïtien a subventionné les engrais minéraux et développé la production et la distribution de semences améliorées. Ces politiques « de court terme » ont été très bien appréciées par les producteurs même si elles ne résolvaient pas les problèmes de fond exposés ci-dessus et en particulier les processus de dégradation des terres agricoles.

Les systèmes de production agroécologiques ont en commun plusieurs points. Tout d’abord une approche « système ». Il est essentiel de raisonner l’ensemble des éléments constitutifs du système de production globalement, de chercher à maximiser les synergies entre eux, de prendre en compte toutes les dimensions de l’activité et toutes les performances. Ensuite, le fait de s’appuyer sur les services rendus par les agroécosystèmes, valoriser les régulations biologiques positives. Il s’agit d’utiliser au maximum la nature comme facteur de production, tout en maintenant ses capacités de renouvellement. Enfin, de renforcer l’autonomie des exploitations en essayant autant que possible de boucler les différents cycles bio-géo-chimiques : le cycle de l’eau, celui de l’azote, etc. La combinaison de ces différents leviers permet de produire de manière plus rentable tout en diminuant les pressions sur l’environnement et en préservant les ressources naturelles (eau, éléments minéraux…).

L’agroécologie : bases économiques d’une agriculture alternative

Le processus de libéralisation engagé depuis la fin de la décennie 1980 et pour lequel certains pays notamment Haïti ont fait figure de pionniers s’est traduit par des changements structurels profonds dans les systèmes agricoles et dans les stratégies adoptées par les exploitants familiaux. L’effet de la libéralisation a encore été accentué par la chute drastique des prix des matières premières agricoles et par leur maintien à des niveaux « planchers » hypothéquant la rentabilité des investissements dans la plupart des filières. La résultante de ces deux chocs pour l’agriculture a été d’induire un accroissement des inégalités entre les différentes catégories d’acteurs au sein du monde rural et/ou entre les producteurs eux-mêmes.

Les modèles d’agriculture basés sur l’agroécologie restent donc à inventer collectivement en particulier du point de vue institutionnel et politique. Plus particulièrement leurs performances technico-économiques et environnementales seront à évaluer avec précisions pour juger de leur acceptabilité par les paysans et les consommateurs. La transition agroécologique devra aussi intégrer des questions comme celle de l’agroécologie (produire mais aussi commercialiser différemment) sur la nutrition en particulier des enfants et celle de la gouvernance des territoires et des filières.

La réponse aux questions de départ est donc assurément positive sur le plan technique. Oui, on pourrait nourrir convenablement et durablement tous les Haïtiens, même si elle comptait 30 millions d’individus. Mais la réponse est-elle positive aussi sur le plan politique ? On peut en douter.

Références bibliographiques

Altieri M.A., 1986. L’Agroécologie : Bases scientifiques d’une agriculture alternative. Edition Debard, 237 p

LEBAILLY, Ph. (2007). L’État, les marchés des produits agricoles et le paysan. Communication présentée lors des XXIII Journées du Développement de l’Association Tiers Monde «L’État malgré tout ? Acteurs publics et développement», organisées par la FUCAM et l’Association Tiers-Monde. Mons, 11 avril 2007.

Dufumier M., 2012. Famine au Sud, mal bouffe au Nord. Nil Editions, 196 p.

DUFUMIER, M. (2004) Agricultures et paysanneries des Tiers mondes. Karthala, 598 p.

PETIT, M. (2006) L’exploitation agricole familiale : leçons actuelles de débats anciens. Cahiers Agricultures vol. 15, n°6, novembre-décembre 2006, 486-490.

DE SCHUTTER O., 2011. Agro-écologie et droit à l’alimentation. Rapport présenté à la 16ème session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. New-York, Etats-Unis, ONU, 23 p.

M.Sc, Jean-Rusnel ETIENNE, Ingénieur d’Agriculture Spécialiste de l’agroécologie et de l’agriculture familiale Enseignant-Chercheur

 

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