L’agroécologie peut-elle sauver Haïti ?
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La problématique sur la sécurité alimentaire est devenue de nos jours une préoccupation mondiale. Si dans les pays développés, ce problème a été résolu depuis fort longtemps, chez nous il se pose avec acuité. Dès lors, la lutte contre la faim devient donc un credo pour tous les gouvernements, Institutions, Chercheurs et Développeurs. C'est pourquoi des institutions comme la FAO et certains chercheurs ont fait de ce problème leur cheval de bataille. Pour mettre l’agriculture en situation de répondre aux défis (souveraineté alimentaire, développement économique et social, emploi, crise écologique), l’accès aux marchés, le développement des filières et la mise en place de chaînes de commercialisation modernes doivent être considérés comme un axe prioritaire des stratégies de croissance accélérée et de réduction de la pauvreté. Malgré un potentiel agricole exceptionnel, le pays enregistre le niveau de vie le plus faible de l’hémisphère nord et compte le plus grand nombre de personnes malnutries proportionnellement à la population totale. De plus, le milieu rural fait face à d’importants défis en matière d’emplois notamment des jeunes, de protection sociale et de satisfaction des besoins essentiels. En outre, le nombre de ruraux pauvres va continuer d’augmenter notamment en raison de la croissance démographique et restera, selon toute probabilité, supérieur au nombre d’urbains pauvres jusqu’en 2050.

Afin de faire face à ces contraintes, l'Agroécologie (Altieri, 1986 ; 2002 ; Gliessman, 1990 ; Francis et al., 2003) et l'Intensification Ecologique (IE) (Griffon, 2009) apparaissent comme des voies d'avenir. Il s'agit dans les deux cas de mobiliser plus systématiquement pour l’agriculture les processus écologiques ("de la Nature") de manière accroître la production tout en réduisant l'usage des intrants chimiques. Ce modèle exige des approches interdisciplinaires qui permettent d’appréhender les systèmes de production et les systèmes alimentaires dans toute leur complexité. À de rares exceptions près, la productivité de l’agriculture familiale demeure faible et « l’économie paysanne d’exportation », porteuse de nombreux espoirs de développement dans les années 1970, s’est essoufflée. La pauvreté génère un bas niveau de demande domestique et les débouchés extérieurs demeurent encore faibles en raison du caractère extrêmement concurrentiel et instable des marchés internationaux pour les produits d’exportation.

L'agroécologie pour l'agriculture familiale : impasse ou voie d'avenir en Haïti ?

L’agroécologie vise le développement de systèmes de production alimentaire sûrs, durables et équitables en intégrant des composantes écologiques et sociales aux fondements agricoles. Il s’agit d’un changement de paradigme dans la manière de penser, d’innover et d’organiser les systèmes agraires et alimentaires afin de répondre aux multiples crises (climatiques, économiques, écologiques, énergétiques, sociales et de santé) qui questionnent la durabilité des systèmes agroalimentaires actuels. Pour réduire la pauvreté et la faim, priorité doit être donnée à la croissance économique inclusive et partagée dans les secteurs où les pauvres travaillent, où les facteurs de production appartiennent aux plus démunis et aux personnes sous-alimentées, et qui se développent dans les régions où ces populations vivent. L’agriculture familiale remplit tous ces critères et a prouvé qu’elle était capable, en Haïti comme ailleurs, d’assumer un rôle de chef de file dans les initiatives en faveur d’une croissance rapide et d’un développement économique de grande ampleur.

En Haïti, l’agroécologie apparaît comme une solution face aux défis de la sécurité alimentaire (accroissement de la production, réduction de la pauvreté rurale) et du développement durable (réponse à la désertification des terres, au changement climatique). Les acteurs du développement rural sont sollicités pour répondre à deux questions majeures auxquelles les formes conventionnelles d’agriculture n’ont pas pu répondre : « produire sans dégrader » et « développer sans exclure ». Mais toutes les conditions sont-elles réunies ? Pourquoi le développement de l’agro-écologie n’est-il pas plus rapide ? Les organisations en place sont-elles des modèles adaptés pour faciliter l’alternative agroécologique ? Quel rôle les organisations paysannes peuvent-elles jouer dans ce changement d’échelle ? Sans angélisme ni illusion, l’agroécologie représente un champ des possibles tant en matière de protection de l’environnement que de production alimentaire.

L’agroécologie, une solution pour l’agriculture familiale ?

L’agriculture et les menaces de crises alimentaires, la misère de millions d’êtres humains, l’empreinte écologique des sociétés industrielles, la perte de la biodiversité, le brevetage du vivant : voici des sujets gravissimes bien peu traités par la classe politique... Depuis une trentaine d’années, l’évolution des différentes formes d’agriculture, l’émergence de nouvelles mobilités entre milieux rural et urbain et l’extension des espaces périurbains nécessitent de repenser les campagnes dans leur globalité. De nouvelles relations se nouent entre villes et campagnes et les espaces ruraux doivent faire face à des défis majeurs pour leur avenir. L’urgence écologique a mis en lumière les avantages de l’agroécologie. L’ère de la production agricole industrielle apparaît comme un échec devant être dépassé. L’agriculture dite « intensive » ou les OGM ne sont pas des solutions.

L’agroécologie consiste pour le paysan à chercher à imiter la nature dans son champ. Elle mise sur les complémentarités entre différentes plantes et différents animaux. Une agriculture inspirée de l’agroécologie joue sur la diversité des rotations, des assolements, des cultures associées, s’appuie sur l’agroforesterie, etc. : elle ne peut être qu’une agriculture artisanale, paysanne, opposée à l’agriculture industrielle. L’association des cultures, céréales et légumineuses, l'agroforesterie, la gestion des pâturages, ont permis à cette agriculture d'élever leur niveau de production. Cette agroécologie est une alternative aux schémas agricoles classiques qui privilégie des modèles familiaux durables, attentifs au respect de l’environnement, économiquement performants, porteurs d’un développement humain, soucieux de la souveraineté alimentaire et la santé des populations. Cette approche systémique permet de préserver les équilibres souvent fragiles entre l’Homme et son environnement, tout en assurant une pérennité économique et sociale de ces activités. Ce faisant, elle peut contribuer efficacement aux enjeux alimentaires de notre pays, tant en quantité qu’en qualité.

L'agriculture familiale, indispensable pour le développement de l'emploi en Haïti

À la fin des années 1980, pour faire face à une crise économique grave, d’importants prêts sont alors accordés aux pays qui s’engagent en contrepartie à rétablir les équilibres fondamentaux de leur économie à travers la mise en œuvre de programmes d’ajustement structurel (PAS). Les PAS suivent un agenda libéral, qui se traduit par une réduction du financement des dépenses publiques (y compris des dépenses sociales), par un "dégraissage" de la fonction publique et par une ouverture des secteurs productifs de l’agriculture à la concurrence internationale par l’élimination des barrières douanières et par la mise en place d’une politique de privatisation.

On peut en partie expliquer les crises actuelles de l’agriculture haïtienne par cette implication insuffisante de l’État dans la régulation du secteur, mais aussi au piètre fonctionnement des institutions d’État, à l’absence de politiques appropriées, et enfin au déséquilibre des échanges mondiaux. Aujourd’hui, l’agriculture semble de nouveau être considérée comme un secteur prioritaire et un moteur de développement ; à ce titre, elle a besoin de politiques agricoles ambitieuses. Les réformes agricoles peuvent être un vecteur de réduction de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire.

Le secteur agricole, avec 45 % des actifs, sera longtemps prépondérant car les perspectives d'emploi dans les autres secteurs restent limitées. Au-delà de la production et de la sécurité alimentaire, il devra donc impérativement générer plus d'activités et de revenus et la création d'emplois doit devenir un critère incontournable des choix de développement agricole. De ce fait, représentant l'écrasante majorité de l'emploi agricole, l’agriculture familiale est incontournable, l'agriculture entrepreneuriale génère bien moins d'emplois.

Source

Agriculture paysanne et souveraineté alimentaire, rapport d’Entraide & Fraternité, 10 Mars 2014

Conférence : GRICE-Olivier de SCHUTTER, l’agroécologie un nouveau rapport aux écosystèmes, 12 Novembre 2015, UCL

Report of the Special Rapporteur on the right to food, Olivier De SCHUTTER « Final Report: The transformative potential of the right to food » (Mars 2014).

Conférence autour de l’agriculture familiale de Marc DUFUMIER, 16 Avril 2014, CARI-ISF-Montpellier

 

M.Sc, Jean-Rusnel ETIENNE, Ingénieur d’Agriculture

Spécialiste de l’agroécologie et de l’agriculture familiale

Enseignant-Chercheur

etiennerusnel@gmail.com

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