L’agroécologie comme levier de développement des terroirs

Répondre aux défis (souveraineté alimentaire, développement économique et social, emploi, crise écologique) de notre paysannerie avec l’agroécologie

Dans des contextes souvent difficiles, nos petits paysans ont pour priorité la satisfaction de besoins premiers (nourriture, santé, logement, etc.). Les projections sur le long terme sont difficiles car le futur semble incertain (incertitudes de la production agricole en fonction des conditions climatiques, faiblesse de la résilience des producteurs, insécurité foncière) et les contraintes économiques, quant à elles, pressantes. L’urgence des besoins immédiats amène les populations à favoriser des pratiques agricoles dont les résultats concluants sont palpables à court terme. Autrement dit, pour que de nouvelles pratiques agricoles durables puissent être acceptées et adoptées par les paysans, un équilibre doit être trouvé entre les objectifs de long terme et la satisfaction des besoins immédiats (Cornet, 2002). Dans cette perspective, des espaces vulnérables peuvent être identifiés, voire hiérarchisés et des périmètres agroéco-systémiques prioritaires peuvent être délimités; tout cela en fonction d’enjeux environnementaux, économiques et sociaux imminents.

Le développement territorial suggère que les populations donnent vie à une économie locale qui puisse prendre en compte différentes dimensions complémentaires, la satisfaction des nécessités de base des populations, la résilience écologique des milieux exploités, les ressources locales, la recherche d’autonomie des acteurs locaux et un système de gouvernance efficient. L’agroécologie constitue un élément de réponse à la crise dont souffre souvent notre agriculture, aux limites du modèle « productiviste » et aux défis (sécurité alimentaire, développement des territoires, emploi, transition écologique des modes de production et de consommation). Mais la généralisation de l’agroécologie suppose une priorité donnée à l’agriculture familiale, un soutien approprié dans le cadre de politiques cohérentes et un changement de pratiques de multiples acteurs. L’agroécologie contribue à augmenter les revenus agricoles, non seulement du fait de son impact sur le rendement, mais aussi car elle permet de diminuer les coûts de production (moindre utilisation d’intrants). En utilisant plus de travail, l’agroécologie contribue aussi à générer des emplois. Globalement, la valeur ajoutée et le revenu s’accroissent, même si l’impact sur le revenu de chaque actif agricole est plus limité.

Réorienter les priorités de la recherche sur l’agroécologie

L’agroécologie suppose des connaissances et des savoir-faire spécifiques, souvent préexistants localement. C’est pourquoi il importe de promouvoir les expérimentations paysannes et les échanges d’expériences. La recherche agronomique doit travailler beaucoup plus sur des solutions agroécologiques aux problèmes des agriculteurs, en articulation avec les expérimentations paysannes et avec une participation des organisations de producteurs à la définition des objectifs de recherche. La transition agroécologique devrait concerner l’ensemble des systèmes agricoles, mais la généralisation de l’agroécologie suppose un soutien prioritaire à l’agriculture familiale. Celle-ci regroupe en effet l’immense majorité des agriculteurs et elle est à l’origine de près de 45% de la production agricole haïtienne selon le MARNDR. De plus, l’agroécologie repose largement sur des connaissances et des savoir-faire locaux accumulés au cours des siècles par l’agriculture familiale.

Aussi, il importe que les politiques agricoles génèrent un environnement favorable à l’agriculture familiale (prix rémunérateurs et stables, accès aux ressources naturelles, soutien aux investissements, investissements publics). Soulignons que si celle-ci concilie les objectifs de court terme et de long terme (dont la reproduction de l’écosystème) lorsqu’elle connaît une relative prospérité, elle privilégie par contre, en situation de crise, le court terme – voire sa survie immédiate. L’État et les collectivités locales peuvent contribuer à la valorisation des produits de l’agro-écologie en soutenant la création de filières, notamment plus localisées, en appuyant des signes de reconnaissance spécifiques et des systèmes de garantie participative, ou au moyen de politiques d’achats publics et de la promotion de marchés paysans.

L’agroécologie correspond à une démarche systémique dont la mise en œuvre requiert des changements collectifs. C’est la question de l’agriculture de demain, de son maintien, du rôle et du nombre des paysans, qui est ainsi posée et à laquelle de nombreuses initiatives, déjà engagées, tentent de répondre. Pour que le changement soit possible, il faut actionner de façon coordonnée l’ensemble des leviers disponibles. Si l’implication de tous (chercheurs, paysans, coopératives, producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs), est impérative, l’accompagnement des producteurs, la réorientation des politiques publiques et la cohérence des soutiens apparaissent tout autant décisifs.

Quel est l’avenir de nos exploitations familiales eu égard à de vastes changements qui sont survenus au sein de l’agriculture durant ces dernières décennies, ainsi qu’aux changements probables à venir ?

L’agriculture haïtienne fait face à un double défi : produire plus et mieux pour répondre à la croissance des besoins alimentaires et en particulier approvisionner les villes ; assurer des revenus et donc des emplois à la population rurale afin de réduire les flux migratoires et de lutter contre les inégalités et la pauvreté qui concernent d’abord les campagnes. Ces secteurs génèrent quelque 25 % du PIB et restent considérés comme le moteur le plus puissant du développement économique d’Haïti : ils offrent en principe les meilleures possibilités de valorisation, de croissance, d’emploi et de réduction de la pauvreté à moyen terme. Les spécificités de l’agriculture familiale haïtienne doivent cependant être prises en compte pour réfléchir à la manière dont elle peut répondre à ces défis. Les contraintes extérieures et les opportunités liées à la variabilité de l’environnement et du climat, les cadres législatifs et institutionnels, tout comme l’accès et l’intégration aux marchés régionaux et internationaux, doivent être également pris en considération.

L’agroécologie est avant tout une discipline scientifique au carrefour de l’agronomie et de l’écologie. C’est aussi la somme des pratiques qui en découlent. Elle permet non seulement de transformer l’agriculture mais aussi de repenser l’ensemble des systèmes alimentaires afin de les rendre plus durables. Elle vise à conjuguer production agricole et reproduction des ressources naturelles. Ancrée dans les réalités locales, elle revêt une dimension à la fois territoriale et globale et peut être présentée comme un système d’interactions entre les acteurs impliqués dans la gestion des exploitations agricoles, les filières et les ressources naturelles. Elle est de plus en plus mise en œuvre dans le monde et est considérée par les instances internationales comme une des réponses aux différents défis (souveraineté alimentaire, développement économique et social, emploi, crise écologique).

Sensibiliser la société pour aller vers une « alimentation agroécologique »

Une des clés du développement des pratiques agroécologiques se trouve entre les mains des consommateurs/citoyens, car leurs comportements alimentaires et leurs choix d’achats peuvent favoriser ou non une telle évolution. Il convient donc d’informer et de sensibiliser ceux-ci quant aux enjeux de l’agroécologie en termes d’impacts positifs multiples : santé, environnement, vitalité du monde rural, durabilité économique des exploitations…Il s’agit de mettre en évidence le triptyque « agriculture/alimentation/santé », de l’expliquer en rappelant d’où viennent et comment sont élaborés les aliments, de faire le lien avec les saisons, avec la fertilité de la terre et le travail des paysans, avec le bien-être animal… Le métier d’agriculteur doit être revalorisé et présenté comme le socle de l’alimentation. Il faut renouer le lien aujourd’hui distendu entre ceux qui travaillent la terre et leurs concitoyens, qu’ils nourrissent.

Références bibliographiques

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